Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a assuré qu’aucune discussion n’était actuellement engagée avec l’Azerbaïdjan sur la question des enclaves, revenue au centre du débat depuis qu’il désigne régulièrement Tigranachen par son nom azerbaïdjanais, « Karki ».
« Nous n’avons actuellement aucune discussion avec l’Azerbaïdjan sur ce sujet », a-t-il déclaré lors d’un point presse. Et de préciser : « Je n’ai pas parlé de restitution. J’ai simplement dit “Karki”, pour constater qu’un tel territoire existe. »
Selon Nikol Pachinian, reconnaître que les anciennes enclaves azerbaïdjanaises ne font pas partie du territoire internationalement reconnu de l’Arménie permettrait au contraire de réduire les risques d’une nouvelle confrontation avec Bakou.
Le Premier ministre a utilisé une métaphore médicale pour expliquer sa démarche : il s’agirait de « retirer le nerf » d’un sujet susceptible d’être exploité par des forces « internes et externes » cherchant, selon lui, à « faire s’effondrer la paix » et à provoquer une nouvelle escalade.
Interpellé par un journaliste lui faisant remarquer qu’Ilham Aliyev « arrache toutes les dents » de l’Arménie pendant que lui-même se contente d’en « retirer les nerfs », Pachinian a répondu que ce qui avait été arraché n’était en réalité qu’une « prothèse ».
« Certaines organisations et certains partenariats qui étaient censés garantir notre sécurité et nous placer prétendument en position de force dans la région n’étaient pas des dents, mais des prothèses », a-t-il déclaré, dans une allusion manifeste aux anciennes alliances sécuritaires de l’Arménie.
Pachinian lie les enclaves aux territoires arméniens occupés
Le Premier ministre a surtout établi une nouvelle fois un parallèle entre le statut des enclaves et les quelque 220 km² de territoire arménien qui, selon Erevan, demeurent sous occupation azerbaïdjanaise à la suite notamment des incursions de 2021 et 2022.
« Si aujourd’hui nous ne disons pas “Karki”, cela signifie que nous renonçons aux territoires occupés à Djermouk », a-t-il affirmé. Selon lui, considérer les anciennes enclaves azerbaïdjanaises comme arméniennes reviendrait à accepter le principe selon lequel « ce que chacun a conquis lui appartient », ce qui permettrait à Bakou d’appliquer le même raisonnement aux territoires arméniens qu’il occupe.
Pachinian assure que ces questions n’ont pas de solution militaire et devront être réglées dans le cadre de la délimitation de la frontière.
Interrogé sur l’importance stratégique de Tigranachen et des autres enclaves, notamment en raison des axes routiers qui les traversent, il a affirmé que l’Azerbaïdjan était confronté à des difficultés comparables : « Nous regardons constamment les choses de notre seul point de vue. Pensons-nous qu’ils n’ont pas les mêmes problèmes ? Eux aussi ont ce type de difficultés. »
Tigran Grigorian : Erevan reprend « les éléments de langage azerbaïdjanais »
Le politologue Tigran Grigorian, président du Centre régional pour la démocratie et la sécurité, estime toutefois que la question des enclaves n’est actuellement ni prioritaire ni même réellement discutée entre Erevan et Bakou.
« D’après ce que je comprends, il existe un accord général pour que la question des enclaves soit laissée à la dernière étape du processus de délimitation », a-t-il déclaré à Azatutyun.
Il voit plutôt dans les déclarations répétées du gouvernement un travail de préparation de l’opinion publique afin d’éviter « de très fortes protestations » si un accord sur les enclaves devait finalement être mis en œuvre.
Selon lui, Erevan préférerait probablement maintenir le statu quo : les enclaves actuellement contrôlées par l’Arménie resteraient arméniennes tandis qu’Artsvachen, enclave arménienne contrôlée par Bakou depuis les années 1990, demeurerait sous contrôle azerbaïdjanais. Mais « il semble que l’Azerbaïdjan ne soit pas disposé à accepter cette solution ».
Tigran Grigorian critique surtout le parallèle établi par Pachinian entre les enclaves et les territoires souverains de l’Arménie occupés par l’armée azerbaïdjanaise.
« En plaçant ces territoires sur le même plan, le gouvernement et différents responsables ont adopté les éléments de langage azerbaïdjanais », estime-t-il.
Le politologue rappelle que Bakou avait précisément utilisé la question des enclaves comme contre-argument lorsque l’Arménie réclamait le retrait des forces azerbaïdjanaises des secteurs occupés, notamment autour de Djermouk. Selon lui, la même logique avait prévalu lors de la délimitation menée en 2024 dans le secteur de Kirants : « Ils ont retourné l’argument arménien et obtenu tout ce qu’ils pouvaient obtenir. »
Quant à l’idée selon laquelle l’utilisation du nom « Karki » permettrait de réduire le risque d’une nouvelle guerre, Tigran Grigorian la rejette : « L’Azerbaïdjan n’a pas besoin de chercher des prétextes. S’il existe une volonté en ce sens ou si un changement de politique intervient à l’égard de l’Arménie, de tels prétextes seront assurément trouvés. »
