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IN MEMORIAM Rubrique

Décès du photographe et historien Zaven Sargsyan, l’hommage de Serge Avédikian


Nous avons la tristesse d’apprendre le décès de Zaven Sargsyan, foudroyé des suites du Covid-19 à l’âge de 73 ans.

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Né le 2 juin 1947 à Erevan, il a écrit plusieurs ouvrages sur l’histoire des monastères arméniens et a pris de nombreuses photos ayant fait l’objet de diverses expositions.

Zaven Sargsyan était le photographe personnel de Sergeï Paradjanov. Il a été nommé directeur du Musée d’État du Flok Art d’Arménie, où il a travaillé jusqu’en 1992, puis il a été nommé Directeur-Conservateur du musée Sergeï Paradjanov. Il a dirigé l’exposition intitulée « Paradjanov le magnifique » en 2007 dans le cadre de l’Année de l’Arménie.

En 2011, il a été médaillé par le Premier ministre arménien pour son œuvre.

La Lettre de Serge Avédikian à son Ami Zaven

Chez Zaven,

La dernière fois que je t’ai vu il y a un peu plus d’un mois à Erevan, au Musée, c’est-à-dire chez toi, tu étais comme d’habitude à ton bureau et dès que tu m’as vu tu t’es levé pour venir me saluer. Avec la chaleur et la dynamique qui te caractérise tu faisais semblant que tout allait plutôt bien mais je voyais bien que physiquement tu avais changé que tu avais maigri. Je te l’ai fait remarquer. Avec ton humour habituel tu m’as dit non ce n’est pas la Covid on ne sait pas ce que c’est mais ils cherchent, on verra bien.
Je crois qu’à ce moment-là tu savais que tu n’en avais peut-être plus pour très longtemps sur cette terre douloureuse qu’était devenu l’Arménie, à nouveau à ce moment-là en temps de guerre. Tu m’as demandé si tu m’avais offert ton dernier livre sur les lettres et les dessins de Paradjanov, je t’ai dit que oui et que tu me l’avais dédicacé la dernière fois qu’on s’était vu.
On s’est assis à ton bureau, comme d’habitude, on a parlé des projets à venir peut-être, de la difficulté d’exister en ses temps troubles, là où nous étions l’un et l’autre, en Arménie et en France. Tu m’as dit que quelques jours avant tu avais participé à un tournage auquel je participais aussi, concernant la vie et l’œuvre de Sergueï. Tu avais eu encore la force, l’énergie et le courage d’amener l’équipe de tournage à Harpat et Sanaïn, dans le nord de l’Arménie sur la frontière géorgienne, là où Sergueï a tourné quelques séquences importantes de son film sur Sayat-Nova.

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J’ai lu quelque part que tu es décédé et qu’on allait organiser un enterrement national pour t’accompagner. Et je me suis souvenu de ce que Serguï m’avait dit à Paris, lors de nos retrouvailles en 1988, sur les toits du Centre Pompidou où nous étions afin qu’il puisse voir Paris de nuit… Après avoir regardé longuement la ville lumière, les larmes aux yeux, il s’est tourné vers moi et il m’a dit : « Les arméniens savent très bien enterrer ». Pour la première fois il me parlait en arménien alors qu’on parlait en russe habituellement. Je t’avais raconté cette histoire et tu m’vais dit que c’était juste ce que Serguï pouvait dire à ce moment-là car il se savait condamné. Tu partages cet humour-là, que vous avez en commun avec Serguï, ce fatalisme oriental qui vous va si bien et qui est si profond à saisir. Je n’avais pas tout de suite compris ce que Sergeï voulait dire avec cette phrase mais depuis je sais que c’est vrai, les arméniens savent très bien enterrer… c’est même un « sport national » très ancestrale…

On en parlera lorsque je t’aurais rejoint l’ami et tu me diras si c’est vrai.
Non tu n’es pas mort Zaven et pas enterré non plus, tu vas t’absenter un moment, physiquement en tout cas, mais tout ton esprit, toute ta dévotion, toute ton admiration, sur l’œuvre est le travail de Sergeï Paradjanov resteront les témoins de tout ce que tu as fait de tes propres mains. Sans toi cette maison-musée de Paradjanov n’aurait pas existé à Erevan, sans toi l’aura, le talent, le travail de ton ami artiste, n’aurait jamais autant voyagé dans le monde entier. Je t’ai vu à l’œuvre en France, en Ukraine, en Turquie, en Italie, aux USA, au Canada je ne sais où encore. Nous nous sommes croisés pour des expositions et des rencontres un peu partout, en France en particulier, à Paris aux Beaux-Arts et à Toulouse, à la cinémathèque. Sans toi et ton ingéniosité, on n’aurait pas pu non plus faire l’avant-première du film « Le scandale Paradjanov », au Centre Georges Pompidou à Paris, avec l’exposition de tes photographies des collages et de Paradjanov lui-même au travail, que tu as tant de fois immortalisée. Je sais que tu seras là pour passer le flambeau aux personnes qui t’ont entouré afin que ton travail au musée puisse continuer et que tout ce que tu as voulu faire exister, à cet endroit-là du monde, sur ta terre natale, puisse témoigner du génie artistique, même si tu t’absente un peu.

La prochaine fois que je viendrai à Erevan je sais que mes pas me mèneront encore et toujours vers le musée, ta maison. Cette fois tu ne seras pas là pour m’accueillir physiquement mais je suis sûre que je te verrais, je te verrais dans les couloirs, je te verrais au premier étage, je te verrai derrière ton bureau, devant l’ordinateur en train de travailler. Oui c’est certain tu seras là bien sûre. Seul ton regard, ton regard amoureux, ton regard chaleureux, ton regard bienveillant et ton humour nonchalant ne seront pas au rendez-vous. Mais ton goût des choses, tes repartis, tes décisions seront là, à nouveau, gravées dans les murs. Tout ce que tu as construit sera bien là, solidement ancré à la terre qui t’a vu naître.

Je t’embrasse. Bon voyage et à bientôt Zaven.

Serge Avédikian

par Jean Eckian le mercredi 25 novembre 2020
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