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ARAM MARDIROSSIAN Rubrique

La tragédie du Haut-Karabagh : la paix par le droit ?


Origines et histoire du conflit

L’actuelle région du Haut-Karabagh (environ 4400 km2) représente une partie du Karabagh (« Jardin noir »), nom turcique apparu autour du XIVe siècle pour désigner l’antique province d’Artsakh située dans le nord-est de l’Arménie. Identifié dès l’époque du royaume de l’Ourartou (IXe-VIe s. av. J.-C.) dont l’Arménie représente la continuation, le Karabagh est ensuite dominé par les Mèdes, puis par les Perses achéménides. Après la victoire d’Alexandre le Macédonien sur ces derniers en 331 av. J.-C., l’Artsakh fait partie du royaume d’Arménie des Orontides. Au faîte de sa gloire, l’empereur Tigrane II le Grand (95-55 av. J.-C.) bâtit dans cette région l’une des villes portant son nom (Tigranakert) dont les vestiges archéologiques ont été mis au jour en 2005. L’Artsakh appartient ensuite au royaume de Grande Arménie jusqu’au Ve siècle avant d’être rattaché à l’Albanie du Caucase par les Perses sassanides. Après l’émergence de l’islam, le Karabagh est occupé successivement par les Arabes, les Turcs seldjoukides, les Mongols, les Turkmènes, les Turcs ottomans, puis les Perses safavides. L’invasion destructrice des Seldjoukides au XIe siècle constitue la première phase du processus de turquisation de la Transcaucasie orientale.
La moitié nord de l’actuel Azerbaïdjan, sur la rive gauche de la Koura, conserve sa spécificité linguistique. Cependant l’islam s’y renforce, radicalisé par les violences de la conquête russe (1802-1863). Au sud de la Koura, les provinces, arrachées à l’Arménie Majeure par les Sassanides, conservent leur identité arménienne, linguistique et religieuse. L’ethnie tatare ou azérie, qui adopte le sh’îsme au XVIe siècle sous l’influence des Safavides, est venue tardivement se superposer à ce substrat ancien, qu’elle n’a jamais réussi à assimiler ou à effacer.
Ainsi, nul empire, ni ottoman, ni safavide – n’a su asservir ou limiter la liberté des Arméniens de l’Artsakh. Les Perses durent reconnaître la souveraineté des cinq « Méliks » du Karabagh, qui restèrent maîtres absolus de leurs principautés, dernier noyau d’indépendance arménienne du XVIe au XVIIIe siècle. Les Méliks ont promis leur alliance aux tsars – de Pierre le Grand jusqu’à Alexandre Ier – à condition qu’ils libèrent l’Arménie orientale du joug musulman, sunnite ou shi’îte. L’annexion de la Transcaucasie par les Russes au début du XIXe siècle procure à l’Artsakh une relative prospérité en dépit des restrictions tatillonnes que leur impose l’administration tsariste. La Russie favorise même la « guerre arméno-tatare » de 1905-1906, durant laquelle les Artsakhiotes parviennent à repousser leurs ennemis. Les Arméniens de Transcaucasie échappent au génocide subi à partir de 1915 par leurs compatriotes qui vivaient dans l’Empire ottoman.
À la suite de la Révolution bolchévique de 1917, la Russie perd tout contrôle sur la Transcaucasie, entre mars 1918 et décembre 1920. En mai-juin 1918, la Géorgie, puis l’Azerbaïdjan et enfin l’Arménie proclament leur indépendance. La Géorgie s’allie à l’Allemagne, et l’Azerbaïdjan demande l’appui de l’Empire ottoman. Rappelons que le nom « Azerbaïdjan » qui représente la forme arabe du gréco-iranien « Atropatène/Atrpatakan » visait originellement dans la partie septentrionale de l’Iran, et qu’il est utilisé pour la première fois en septembre 1918 pour désigner le territoire de l’Azerbaïdjan actuel. Après la victoire des Alliés et la capitulation de leurs adversaires, on aurait pu penser que l’Arménie serait mieux traitée que les deux pays voisins, qui s’étaient rangés dans le camp ennemi. C’est le contraire qui s’est produit.
Au lendemain de son indépendance, l’Arménie n’est qu’une minuscule enclave de 11000 km2, de Gyumri à Érévan, prise en tenailles entre les Ottomans et les Azéris. L’héroïque dissidence d’Andranik, ancien général-major de l’armée du tsar, à la tête d’une troupe de volontaires, réussit à corriger un peu la situation, grâce à la libération de la province arménienne du Zanguézour, qui désenclave l’Arménie, en la dotant d’une frontière de 25 kilomètres avec l’Iran. Mais au moment où Andranik pénètre dans le Karabagh, le général britannique W. M. Thomson l’arrête, l’oblige à rentrer à Goris, et fait installer à Chouchi un gouverneur azéri, qui organise des massacres d’Arméniens quelques mois plus tard. La duplicité des Britanniques s’explique probablement par leur intérêt pour le pétrole azerbaïdjanais de Bakou, que l’on espérait importer en Europe par le port géorgien de Batoumi. En tout cas, la situation que Thomson a créée ne fut jamais remise en cause, ni par Lénine, ni par Staline. Dans l’emboitement de « poupées russes » que furent les diverses constitutions de l’Union Soviétique, l’antique province arménienne d’Artsakh, est devenue une RSSA (République Socialiste Soviétique Autonome), intégrée à la RSSF (République Socialiste Soviétique Fédérative) d’Azerbaïdjan.
Durant les 70 ans d’existence de l’URSS, cette autonomie en trompe-l’œil n’a jamais réussi à pacifier la situation. Sur place, le voisinage entre Arméniens et Azéris a toujours été conflictuel ou violent. Mais surtout, les autorités azéries se sont bien gardées d’accorder à la République Autonome du Karabagh les équipements collectifs et les moyens nécessaires à son développement. Sans avenir, dans une région sous-développée, alors que l’Azerbaïdjan profite largement d’une manne pétrolière, l’élite arménienne de la jeunesse du Karabagh n’a eu d’autres perspectives, pour échapper à la misère et aux discriminations azéries, que de faire carrière en Russie ou dans les autres Républiques soviétiques.
Pis encore, de 1973 à 1988, Boris Guévorkov, secrétaire général du PC du Karabagh, s’est employé à effacer toute trace identitaire des Arméniens, allant jusqu’à rayer les noms arméniens des monuments aux morts de la Guerre mondiale. En février 1988, le Soviet de la RSSA demande alors son rattachement à l’Arménie. La réplique des Azéris fut immédiate et monstrueuse : le pogrom de Soumgaït, les 27-29 février 1988. D’autres massacres ont lieu à Gandzak (Gandja), où vivaient 40000 Arméniens, ainsi qu’à Bakou. Le 22 novembre 1988, Gorbatchev envoie à Érévan l’Armée Rouge, qui reste impuissante devant la grève générale et les revendications indépendantistes. Après le séisme catastrophique du 7 décembre, on arrête les membres du Comité-Karabagh, qui, sous la pression de l’indignation internationale, seront libérés sans procès, le 31 mai 1989. Entretemps, le 12 janvier 1989, Gorbatchev a doté le Karabagh d’un statut spécial qui le maintient dans le cadre de l’Azerbaïdjan, tout en le plaçant sous administration russe. Solution chimérique et impraticable. Les Azéris mettent aussitôt en œuvre une politique de colonisation des campagnes. L’insurrection arménienne persiste donc jusqu’à l’effondrement de l’URSS.
L’Azerbaïdjan proclame son indépendance le 30 août 1991. Trois jours plus tard, le 2 septembre, le Karabagh proclame la sienne. Aussitôt la guerre commence. Malgré la pauvreté de leur armement et leur accablante infériorité numérique, les habitants du Karabagh, loin de fléchir, débordent les limites de la région et contrôlent bientôt 12000 km2 à la périphérie. Le Président azéri, Moutalibov, démissionne devant la défaite. Son successeur, Eltchi-Bey, lui aussi évincé de son poste, est remplacé par un ancien apparatchik soviétique, Gaydar Aliyev, père de l’actuel président Ilham Aliyev. Le cessez-le-feu, confirmé à Moscou le 12 mai 1994, fige la situation sur le terrain, comme un état de fait, en constatant le désaccord des deux parties sur les conditions de paix.

Les événements actuels

Ainsi, durant 26 ans jusqu’à ce jour, sans aucune reconnaissance internationale, la République d’Artsakh a maintenu son indépendance au prix d’une vigilance militaire perpétuelle et sans faille. Les incidents sur le terrain ont été quotidiens ; l’offensive a repris maintes fois – massivement durant la « Guerre de quatre jours » en avril 2016 –, mais les troupes azéries n’ont jamais réussi à l’emporter durablement. C’est pourquoi l’Azerbaïdjan recourt aujourd’hui à l’assistance et au soutien militaire des Turcs, sachant que les deux pays se considèrent comme « une nation, deux États ».
D’un côté, les avions F16 de l’OTAN, confiés à la Turquie pour la défense de l’Alliance, ont été détournés au bénéfice de l’Azerbaïdjan pour diriger les bombardements des équipements collectifs, des sites industriels, des villes et plus généralement des populations civiles de l’Artsakh. D’autre part, grâce à la complaisance du gouvernement géorgien, les autobus transportant sur le front plusieurs milliers de djihadistes syriens ont transité sans péril depuis la Turquie jusqu’en Azerbaïdjan. On a également retrouvé sur le terrain des combats, parmi les morts, des officiers et des sous-officiers portant l’uniforme turc. Par ailleurs, l’État hébreu fournit depuis des années de grandes quantités de drones sophistiqués à l’Azerbaïdjan, nonobstant les récentes protestations exprimées par certains intellectuels israéliens. Ces armes particulièrement « efficaces » causent de nombreuses victimes tant civiles que militaires au Karabagh depuis le début des combats. Certes, la Realpolitik ignore l’éthique, mais il est inacceptable que les dirigeants d’un peuple qui a subi la Shoah participent à l’accomplissement du projet génocidaire d’Erdogan et d’Aliyev. L’étroite collaboration militaire israélo-azérie s’explique notamment par la volonté de l’État hébreu de se ménager un allié musulman, de surcroît sh’îte, qui est frontalier avec l’ennemi iranien. De plus, afin de complaire à la Turquie, Israël n’a toujours pas reconnu le génocide des Arméniens.
Néanmoins, malgré la gravité des dommages et des pertes humaines arméniennes, dus aux bombardements aériens et aux tirs d’artillerie, dont ont été victimes les populations civiles, les combattants n’ont pas fléchi. Non seulement ils ont maintenu toutes leurs positions défensives, mais ils ont avancé au nord, en direction de Gandzak, et les pertes de l’ennemi s’élèvent actuellement à près de 7000 soldats. Au sud, les Arméniens ont opéré des retraits coordonnés afin de ne pas sacrifier un trop grand nombre de soldats dans la défense de secteurs peu stratégiques, tout en tenant fermement les points clefs.
Il est vrai que tous les combattants lancés contre l’Artsakh ne sont pas forcément d’ethnie azérie. Il faut mettre à part les djihadistes et l’encadrement turc clandestin. Mais il y a aussi beaucoup d’ethnies non turciques en Azerbaïdjan, par exemple les Tates (qui pratiquent une langue iranienne) et plusieurs populations caucasiques, comme les Lesguis ou les Daghestanis. En réalité, l’Azerbaïdjan post-soviétique est un État colonial, où les Azéris, d’ethnie turcique, imposent leur domination à toutes les autres communautés, qui représentent environ 50% de la population. En effet, la présence de ces ethnies dans le Caucase a précédé de plusieurs siècles et parfois de plusieurs millénaires, celle des Azéris, qui sont arrivés beaucoup plus tardivement. Jusqu’à présent Ilham Aliyev a caché à l’opinion azérie le montant catastrophique des pertes. Il a coupé l’internet et tous les autres médias indépendants. La télévision officielle a diffusé triomphalement des photos de bombardements. À présent, les autorités ne souhaitent pas rapatrier les corps des milliers de soldats azéris tués, afin que la population, prise entre l’affliction et l’amertume de la défaite, ne s’interroge pas sur la compétence de ses dirigeants et sur la poursuite de la guerre.
De son côté, Vladimir Poutine, qui voyait dans ces événements tragiques un moyen de faire oublier la crise de Biélorussie et le scandale de l’affaire Navalny, commence sûrement à s’inquiéter des suites possibles de la présence prolongée dans la région des djihadistes qu’Erdogan a envoyés dans le Caucase. Rappelons qu’après avoir soutenu les Azéris durant les combats de 1991-1994, les djihadistes avaient ensuite rejoint la rébellion tchétchène. Poutine aurait donc quelque raison de penser que cette fois-ci ils pourraient se tourner vers le Caucase du Nord-ouest, c’est-à-dire les Tcherkesses, Kabardes, et Ingouches, menaçant ainsi la frontière méridionale de l’actuelle Fédération de Russie.
À ce stade, deux hypothèses se dessinent. Depuis son accession démocratique au pouvoir, en mai 2018, le Premier ministre Nikol Pachinyan a souhaité prendre ses distances avec la politique étroitement pro-russe menée par ses prédécesseurs. Dès lors, en observant une forme de neutralité préjudiciable aux Arméniens depuis le lancement de l’offensive turco-azérie, Vladimir Poutine chercherait-il à « donner une leçon » à Érévan en lui rappelant combien la protection russe demeure in fine un élément vital pour la pérennité de l’Arménie ? Mais, il se pourrait aussi que le Président russe ait espéré que les Arméniens, affolés par le péril, le supplieraient de leur venir en aide. Naturellement ses services n’auraient pas été gratuits. Il aurait probablement installé, comme au bon vieux temps de l’URSS, de prétendues « troupes d’interposition » dans le Karabagh ; il aurait peut-être aussi exigé l’installation d’une nouvelle base russe en Arménie, à Meghri, juste sur la frontière iranienne. Cette base aurait constitué, pour l’Iran, le même genre de menace que celle de Gyumri, qui existe aujourd’hui à la frontière turque. En tout cas, face au risque d’une extension du conflit au sud de l’Arménie, des troupes et du matériel militaire russes semblent avoir été déployés dans le Zanguézour. Et ces derniers jours, l’armée russe aurait abattu une dizaine de drones turcs qui volaient près de la base militaire de Gyumri. Poutine a ainsi affirmé que si le sol arménien venait à être attaqué, Moscou tiendrait ses engagements dans le cadre de l’alliance militaire (Organisation du traité de sécurité collective) qui lie la Russie à l’Arménie. Mais il a également rappelé que pour le Kremlin, le Karabagh restait un territoire azerbaïdjanais.
Quoi qu’il en soit, les autorités arméniennes ont fait face à leur responsabilité dès le début des combats et, soutenues par 5000 volontaires vétérans de 1991-1994, qui connaissent parfaitement le terrain, elles ont aidé le Président du Karabagh, Arayik Haroutiounyan, très aimé de la population, à affronter le péril avec la plus grande efficacité. Toutes les femmes, aussi bien d’Arménie que d’Artsakh, ont soutenu avec affection et courage leurs fils, leurs maris et leurs frères, ayant conscience que cette agression menaçait l’existence même de leur patrie. Entre les Turcs et les Azéris, l’Arménie et le Karabagh constituent l’unique îlot de chrétienté dans un océan islamique. La population est très homogène, exclusivement arménienne. Quant à la Géorgie, pays orthodoxe comme la Russie mais dont la population est mélangée et compte beaucoup d’immigrés azéris, elle s’est une fois de plus rangée du côté musulman.

Perspectives d’avenir

Vaincre ou mourir ! À moins d’un massacre de masse, les Arméniens du Karabagh demeureront toujours sur leurs terres ancestrales qui sont couvertes de centaines d’églises et de tombes chrétiennes. Ils n’évacueront jamais un territoire où ils sont implantés depuis plus de deux millénaires.
Il est clair que la paix passe obligatoirement par la reconnaissance internationale de la dimension historique et humaine de cette réalité incontournable : le Karabagh a toujours été arménien et toujours été libre. Depuis 29 ans que l’actuelle République a été proclamée, il est temps de trouver une voie juridique permettant de fonder cet état de fait. Le 10 décembre 1991, la déclaration d’indépendance de l’Artsakh a été approuvée par referendum. Jusqu’à présent, les représentants de la République du Karabagh et les dirigeants arméniens se sont vainement réclamés de ce vote pour faire valoir en leur faveur, devant les Nations Unies, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». On leur a toujours opposé l’Uti possidetis iuris, à savoir l’intégrité territoriale et l’intangibilité frontalière des nouveaux États indépendants issus ici du démembrement de l’URSS et du bloc de l’Est en Europe orientale.
Néanmoins, l’impraticabilité de ce principe a été démontrée dans les faits par la reconnaissance internationale de la République du Kosovo, pourtant créée par l’amputation de la République de Serbie, issue de l’ancienne Fédération yougoslave. Ajoutons que le Kosovo, berceau historique de la Serbie, contient les plus anciens monastères du pays. Mais, à cette occasion, on a excipé le principe de « sécession-remède » – expression moderne du droit à l’autodétermination d’un peuple – qui octroie aux groupes et aux peuples le droit de faire sécession d’un État, notamment lorsqu’on est en présence de discrimination, d’atteinte à grande échelle des droits de l’homme ou de risque de génocide. Il est vrai que l’OTAN, mené par les États-Unis, a su imposer ce principe humanitaire en faveur du Kosovo dont la déclaration d’indépendance (17 février 2008) a été interprétée comme légale par un avis consultatif (22 juin 2010) de la Cour internationale de justice. Malgré ce précédent, et en dépit du récent appel de Nikol Pachinyan, nul ne songe pourtant à en faire bénéficier l’Artsakh, dont les habitants risquent d’être totalement massacrés par les Turco-azéris. Rappelons qu’en juillet 2020, le porte-parole du ministère de la défense d’Azerbaïdjan avait menacé l’Arménie de faire exploser sa centrale nucléaire de Medzamor, afin de rayer ses habitants de la carte. Ajoutons que la dissidence du Karabagh et l’impuissance du gouvernement azéri dans la région datent de 1988. Elles sont donc antérieures de trois ans à la chute de l’Union Soviétique. Par conséquent, l’Azerbaïdjan n’a pas hérité l’Artsakh de l’URSS. Au moment où il a proclamé son indépendance, il en était déjà privé, car l’État soviétique en avait perdu le contrôle.
Quant à l’immixtion des Turcs dans le conflit, elle est, à tout point de vue, juridiquement condamnable et représente une très grave menace pour la paix mondiale. Pris d’une ambition conquérante et picrocholine, Tayip Recep Erdogan a ouvert deux fronts, qu’il voudrait étendre de l’Afrique aux frontières de la Chine. D’un côté, il s’efforce, en Syrie et en Libye, de récupérer d’anciennes colonies ottomanes, auxquelles Kemal Atatürk avait renoncé. De l’autre, il ouvre en ce moment même au Karabagh, le combat du panturquisme. Seules, l’Arménie et l’Artsakh font géographiquement obstacle à l’expansion de la Turquie vers les Républiques turcophones de l’ancien Empire russe. Le but d’Erdogan est de faire sauter ce verrou. Après l’Artsakh, il s’emparera du Zanguézour pour relier la Turquie à l’Azerbaïdjan par l’intermédiaire du Nakhitchévan, région également cédée à l’Azerbaïdjan par Staline, et où il ne reste plus aucun Arménien, ni même une pierre qui témoigne de leur existence. La République arménienne sera ainsi prise en étau et n’aura plus les moyens de se défendre. Alors, Erdogan pourra terminer l’entreprise génocidaire inachevée de 1915, et faire en sorte qu’il ne reste plus un seul Arménien sur la terre d’Arménie. Dans le même temps, si la Turquie poursuit dans cette voie, l’Iran ne manquera pas d’entrer dans le conflit, avec tous les risques d’engrenage que cela représente. Ajoutons que Téhéran entretient des relations difficiles avec l’Azerbaïdjan en raison de la proximité du régime d’Aliyev avec Israël. Bien plus, l’Iran ressent des craintes légitimes face aux volontés sécessionnistes de sa forte minorité azérie qui est concentrée dans le nord-ouest de son territoire mitoyen avec l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Turquie.
Qu’attend l’OTAN pour demander à la Turquie de quel droit elle a fait usage des avions F16 de l’Alliance pour attaquer un territoire voisin qui ne représentait aucune menace ? Si l’on tirait les conclusions logiques de ce détournement, la Turquie devrait être officiellement et définitivement exclue de l’OTAN, dont elle s’est déjà éloignée dans les faits depuis plusieurs années. Faut-il en déduire que l’OTAN, États-Unis en tête, est prête à accepter tous les compromis pour ne pas se priver d’un « adversaire-partenaire » qui, même indirectement, pourrait lui être utile ? L’Union européenne aurait déjà dû prendre des sanctions contre les crimes de guerre infligés par Erdogan aux populations civiles. Mais qui peut encore être étonné par son inaction ? Reste la France. De profonds liens d’amitié unissent les peuples français et arméniens. Le Président de la République, Emmanuel Macron, a certes haussé le ton, face aux récentes provocations d’Erdogan. Surtout, 173 élus ont proposé la reconnaissance immédiate de la République du Haut-Karabagh, ce qui constituerait l’unique issue valable au conflit en cours. Mais Jean-Yves Le Drian, Ministre des affaires étrangères, a estimé que la France devait rester neutre dans le conflit, au prétexte qu’elle est l’un des co-présidents du Groupe de Minsk. Quel drame faut-il attendre pour revenir à la réalité ?
Sans jamais tomber dans la naïveté, explorons donc, tant qu’il n’est pas trop tard, l’unique voie juridique et diplomatique qui s’ouvre pour la paix : constatons que le seul moyen de prévenir la menace qui pèse sur la vie des Arméniens du Caucase, demeurés sur leurs sols ancestraux, passe par l’application d’une « sécession-remède », dont un exemple récent a été donné par la République du Kosovo.

Aram Mardirossian
Professeur d’histoire du droit

par Ara Toranian le dimanche 25 octobre 2020
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