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Mirhan Amtablian Rubrique

Dans Valeurs Actuelles, la perversion actuelle de nos valeurs


Au moment où on tire allègrement dans le dos des citoyens dits noirs dans ces États-Unis peuplés, il y a bientôt trois siècles, par des immigrés européens, Valeurs Actuelles transforme dans une inepte BD, la députée Danièle Obono en esclave soumise. De surcroît, la revue de droite extrême pousse la perversion à situer l’histoire dans le contexte d’un trafic esclavagiste réalisé par les Africains eux-mêmes pour compte d’autrui. Ce qui fait symboliquement de la victime son propre bourreau. On n’a pas assez souligné cette perversion.

Le 31 mai 2020, Valeurs actuelles a fait aussi le choix de publier un article sous la plume d’un descendant d’émigré arménien, un article conforme à la ligne droite extrême de la revue. Les Nouvelles d’Arménie Magazine a décidé d’en publier la teneur sur son site. L’origine arménienne de l’auteur n’est pas ici anodine et ce choix de Valeurs Actuelles au nom de la liberté d’expression respectée, n’en contient pas moins son poids de perversion.

Aram Mardirossian, professeur de droit canonique à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, y prétend nous instruire sur les « Mythes et réalités de l’histoire de l’immigration en France ». On laissera le lecteur se reporter à son texte en son entier pour n’en citer ici que quelques bribes significatives.

« La France a depuis toujours été une terre d’immigration ». Cette phrase , Aram Mardirossian ne l’affirme pas, il la dénonce comme une « antienne qui est frénétiquement psalmodiée par le chœur des prêtres du « prêt-à-penser » et « les nostalgiques de la Terreur révolutionnaire et autres adorateurs des droits de l’homme. ». Le ton est donné.

Cela ne l’empêche pas de développer sur la moitié de son article, les invasions franques des Gaules, l’arrivée infiniment marginale de troupes orientales de Syrie, de Byzance , d’Arménie, et l’invasion des Normands. Il considère que « la France s’amorce avec le règne de Clovis » et que « la Guerre de Cent Ans achève la construction du sentiment national français, imprégné de christianisme ». Il a fallu quand même huit cents ans.
Avec cette antienne classique et mythique des nationalismes français et européen, l’auteur passe rapidement à l’immigration de la deuxième moitié du 20e siècle.

Deux vagues : la première essentiellement d’éléments chrétiens, Polonais, Russes, Arméniens, Portugais, qui se sont facilement assimilés car chrétiens. Puis la deuxième, dont il nous dit « cette nouvelle vague présente deux caractéristiques. La majorité des immigrés ne sont plus des Européens de culture chrétienne, mais des Maghrébins et des Africains subsaharien, presque toujours musulmans »
Et pour conclure : « De fait, on naît français par le sang, mais on peut aussi et tout autant le devenir par volonté ; prétendre l’inverse reviendrait à trahir plus de quinze siècle d’histoire ! Mais une telle agrégation suppose d’adhérer sans réserve à une condition non-négociable : faire sienne l’identité française dont les deux ventricules du cœur battant restent la religion chrétienne et la culture gréco-latine. »

On est confondu qu’un descendant de rescapés du génocide des Arméniens de Turquie soit dans une telle posture. Il ne semble pas avoir compris que ce n’est pas « les Turcs » et « les Kurdes » qui ont massacrés ses aïeux. C’est une idéologie. Celle justement qu’il défend. Celle qui fait aujourd’hui de la discrimination culturelle et religieuse le parfait avatar de la discrimination raciale d’hier qui s’y dissimule. Celle qui décident qu’ici les Maghrébins et les Subsahariens, là-bas les Arméniens ne seraient pas gens assimilables, éternellement étrangers, barbares diraient les Grecs anciens. Ici parce qu’ils ne sont ni chrétien ni français par le sang, là-bas, ils ne sont ni turc ni musulman. Celle qui décide qu’ils sont même d’une incompatibilité totale. Incompatible avec quoi ?

Avec le délire nationaliste qui est l’affirmation, aujourd’hui plus ou moins dissimulée, de l’homme ethnique, de sa puissance déifiée, supérieur aux autres par sa nature, sa culture, son esprit. Pour qui le reste est un monde à soumettre ou un danger. Donc un ennemi. Cette idéologie n’est pas morte, on la voit tous les jours. Elle trotte dans la tête malade d’un Anders Breivik, le tueur de 77 adolescents norvégiens sur l’île d’Utoya en 2011, dans la tête malade de Brenton Tarrent, le tueur de 51 personnes musulmanes new-zélandaises à Christchurch en 2019. Elle trotte dans la tête de Daech. Elle trotte, rappelons-le à Aram Mardirossian et à d’autres, dans la tête d’Erdogan et de son frère jumeau Ilham Aliev, contre les Kurdes partout, en Turquie, en Irak, en Syrie, et contre les Arméniens, encore, dans le Haut Karabagh. Elle trotte dans la tête de ceux qui tirent dans le dos des citoyens noirs américains. De ceux qui transforment en esclave noire une députée de la République française, notre République.

Qu’un descendant de rescapés d’un génocide, issu de parents émigrés, devenus immigrés puis citoyens français, défende une posture de droite extrême, voilà l’une des plus belle perversion que pouvait véhiculer la revue Valeurs Actuelles.

Pour Lao Tseu, « le chemin de mille lieux commence par un pas ». Le plus Grand Crime commence par le plus petit crime, par la plus petite agression, par la plus petite démission de l’esprit. L’Allemagne de 1933 nous a appris qu’on peut être intelligent, instruit, cultivé et pourtant effroyablement aveugle pour ne pas comprendre les ressorts de la perversion en marche et pour l’accepter.

Qu’est-ce qui fonde ce type d’idéologie ? Pas le raisonnement. Ni l’amour du prochain, ni la morale du pardon. Seule la peur. La peur de mourir. La peur de l’avenir et son incertitude. La peur que rien ne résiste au temps, que peu se crée et que beaucoup se transforme. Simplement la peur de la vie dont le principe même d’existence est la diversité dont elle se nourrit.
La peur de cette vérité que nous a donné Paul Valéry : « Désormais nous savons que nous autres, civilisations, sommes mortelles ». Elles sont mortelles de l’intérieur, nous le savons aussi.
C’est trop assumer pour ceux qui se grisent des non-valeurs de leur idéologie mortifère et meurtrière. Avec elle, renaît l’homme ethnique. L’homme tribal. Un barbare.

Et quoiqu’il en soit, c’est partout Homo Sapiens, le roseau pensant qui pourra seul refuser cette perversion. Vous. Nous.

Mihran AMTABLIAN

par Ara Toranian le dimanche 20 septembre 2020
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