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ARMEN SARKISSIAN Rubrique

« Le traité de Sèvres un document essentiel »


Nouvelles d’Arménie Magazine : Monsieur le Président, le 10 août le Traité de Sèvres signé à l’issue de la Première Guerre mondiale dans le cadre de la Conférence de Paix de Paris entre les 13 pays vainqueurs de l’Entente d’une part et l’Empire ottoman vaincu d’autre part, aura 100 ans. Ce traité prévoyait le règlement définitif de l’épineuse question arménienne, maltraitée depuis des décennies, devant enfin mettre un terme aux souffrances des Arméniens.

Armen Sarkissian : De par son essence le Traité de Sèvres était un accord de paix, et de ce point de vue, en effet, il pouvait radicalement régler l’un des problèmes les plus complexes de notre région qu’était la question arménienne.
Le Traité de Sèvres fut précédé d’une première Conférence qui s’est tenue à Londres entre février et avril 1920, au cours de laquelle une décision politique avait été prise concernant la création d’un Etat arménien unifié. Or, la République d’Arménie reconnue de facto par la Conférence de Paris le 19 janvier 1920 était considérée comme la base de cet Etat arménien qui devait se voir rattacher certains territoires de l’Arménie occidentale contrôlés par l’Empire ottoman.

Par le Traité de paix de Sèvres, la Turquie reconnaissait l’Arménie comme Etat libre et indépendant. La Turquie et l’Arménie s’accordaient alors à laisser aux Etats-Unis — à l’arbitrage du président Wilson, dont la 100-ème anniversaire tombe également le 22 novembre prochain — le soin de délimiter les frontières entre les deux Etats dans les provinces (vilayets) d’Erzeroum, Trébizonde, Van et Bitlis, et d’accepter sans délai cette décision aussi bien concernant cette démarcation que sur l’attribution à l’Arménie d’un accès à la mer et la démilitarisation de tous les territoires ottomans adjacents à la frontière commune.

Nouvelles d’Arménie Magazine : Mais le Traité de Sèvres resta lettre morte…

Armen Sarkissian : : Plus exactement, le Traité de Sèvres ne fut pas pleinement ratifié et demeure de ce fait inaccompli, et bien que ses dispositions relatives à l’Arménie n’ont pas été mises en œuvre en raison de l’évolution de la situation politique internationale, le Traité en tant que tel n’a jamais été déclaré nul.
Le Traité de Sèvres est un document légal adopté par des Etats qui reste valide de facto car c’est sur la base de ce document précisément qu’ont été formés ou ont été préfigurés de nombreux Etats du Proche Orient après la Première Guerre mondiale, tels la Syrie et le Liban, l’Irak et le Koweit, l’Etat d’Israël et l’Autorité palestinienne en Palestine, l’Arabie Saoudite au Hedjaz, ou encore l’Egypte, le Soudan, Chypre, le Maroc, la Tunisie et la Lybie.
Dans cette même logique, le traité de Sèvres aurait également pu contribuer au règlement de la Question arménienne et à la réunification du peuple arménien sur ses terres historiques. Il aurait aussi pu créer les conditions susceptibles d’atténuer les dommages engendrés par le Génocide des Arméniens de 1915 et jeter ainsi les bases d’une normalisation des relations entre la Turquie et l’Arménie et de l’établissement d’une paix durable entre les peuples de notre région.
Mais l’offensive lancée par les Kémalistes en septembre 1920 contre la République d’Arménie s’est soldée par la disparition de l’Etat arménien indépendant et la soviétisation de l’Arménie.
En conséquence, la lutte séculaire du peuple arménien pour réunir dans un même Etat les différentes parties de l’Arménie démembrée n’a pas été couronnée de succès.
Cependant, la République d’Arménie et le peuple arménien dispersé dans le monde entier restent les héritiers et les maîtres de leur histoire millénaire et de leur civilisation. Quoi que d’aucuns aient fait et font encore, quelle que soit leur déni de faits indiscutablement attestés, quelle que soit leur volonté de détruire et d’effacer le patrimoine monumental de l’Arménie, de faire disparaître les traces de son histoire et de sa civilisation, ils ne pourront jamais anéantir la mémoire du peuple arménien.
Aujourd’hui encore le Traité de paix de Sèvres reste un document essentiel pour le droit du peuple arménien à un règlement juste de la question arménienne.

Nouvelles d’Arménie Magazine : Certains prétendent que le Traité de Lausanne de 1923 annule et remplace celui de Sèvres.

Armen Sarkissian : : Il n’en est absolument rien et il ne pouvait pas en être ainsi. Non seulement le Traité de Lausanne ne contient aucune mention d’une éventuelle annulation mais ne fait de surcroît aucune référence au traité de Sèvres. La République d’Arménie n’a pas signé le Traité de Lausanne et n’en est donc pas partie. Par conséquent, n’en découle aucune obligation pour la République d’Arménie. Dans ces conditions s’applique à la situation le principe Res inter alios acta (tu n’es pas partie, tu n’as pas d’obligations) du droit international. Les Traités de Sèvres et de Lausanne sont deux documents légaux distincts et différents.

Nouvelles d’Arménie Magazine : Revenons à nos jours. Le Proche Orient dont les pays du Sud Caucase sont des riverains directs, est de nouveau en ébullition : affrontements armés, guerres civiles, lutte contre le terrorisme, différends territoriaux. A la mi-juillet des affrontements ont eu lieu sur la ligne de contact entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, engendrant des victimes et provoquant des tensions extrêmes entre Erevan et Bakou.

Armen Sarkissian : : En effet, tandis que le monde entier, nous y compris, combat un ennemi commun, l’épidémie de coronavirus, et nonobstant le fait que tous les conflits ont cessés partout dans le monde entier, notre voisin l’Azerbaïdjan a tenté de profiter de la situation et de la « fenêtre de tir » que les circonstances lui offraient pour lancer une nouvelle agression sur la frontière arméno-azerbaïdjanaise. Fort heureusement, les forces armées arméniennes ont fait preuve d’une combativité remarquable et réussi, en deux à trois jours à déjouer les desseins de l’adversaire, évitant ainsi à notre région un embrasement généralisé.

Nouvelles d’Arménie Magazine : L’ONU, l’UE, l’OSCE et nombre de capitales n’ont pas manqué de faire des déclarations sur les dangers extrêmes d’une telle évolution de la situation, appelant les parties à la retenue et au dialogue. Seul le ton d’Ankara était belliqueux, exprimant son total soutien aux opérations menées par Bakou.

Armen Sarkissian : Oui, la communauté internationale a amplement réagi à ces événements. Il s’agit notamment de Moscou, Washington et Paris, coprésidents du Groupe de Minsk de l’OSCE pour le règlement du conflit du Haut-Karabagh. Cependant, les événements du Tavush ont clairement montré que la situation est très préoccupante. Mon premier sujet d’inquiétude est la rhétorique assez agressive adoptée par notre voisine du Sud, la Turquie. Celle-ci use à l’égard de la République d’Arménie d’un langage peu amène du point de vue des relations internationales. Et cela est fait sans aucun fondement et de manière irresponsable. N’oublions pas que la Turquie est un pays qui a été le théâtre d’une indicible tragédie humaine, où il y a quelque 105 ans un génocide fut perpétré contre notre peuple. Au lieu de tenter d’établir des ponts avec l’Arménie en assumant les pages sombres de son histoire, elle emploie un vocabulaire qui au contraire traduit explicitement son intention de poursuivre ce qu’elle avait entrepris 105 ans plus tôt.
La deuxième de mes préoccupations concerne la tentative de l’Azerbaïdjan de faire croire que l’Arménie représente un danger pour les infrastructures internationales transitant sur son territoire. C’est une ineptie absolue. Ces infrastructures existent et sont en fonctionnement depuis plus de 20 ans, et l’Arménie n’a jamais manifesté l’intention de les détruire. Mon message consiste à déclarer très clairement que l’Arménie n’a jamais été, n’est et ne sera jamais un danger pour quiconque car encore une fois nous sommes les descendants de ceux qui ont traversé un génocide et y ont survécu. Aussi, savons-nous ce que c’est que de souffrir et où se situent les valeurs humaines véritables. Je suis inquiet en effet de constater qu’alors que l’humanité entière combat le coronavirus, certains planifient des actions inhumaines.
Ma préoccupation suivante concerne les déclarations officielles émanant du gouvernement ou d’institutions officielles de l’Azerbaïdjan affirmant que celui-ci est en mesure de frapper la centrale nucléaire de Metsamor. Je suis moi-même physicien de formation et je peux imaginer sans peine les conséquences concrètes s’ils venaient soudain à décider d’attaquer la centrale nucléaire. Je considère ces déclarations comme relevant d’une intention à caractère terroriste, qualifié dans les relations internationales de terrorisme nucléaire. Si, Dieu nous en garde, cela venait à se produire, nous serions face à un Tchernobyl caucasien, dont l’Arménie ne serait pas la seule victime, mais aussi l’Azerbaïdjan lui-même, la Turquie, la Géorgie, le Proche Orient…
Quels que soient les différends qui divisent les Etats voisins, Il n’est pas possible de jouer avec le feu nucléaire.

par Ara Toranian le lundi 10 août 2020
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