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GENÈVE Rubrique

Viva la mamma ! ou le triomphe de l’opéra bouffe


Le Grand Théâtre de Genève a judicieusement choisi de programmer pour la période des fêtes de fin d’année, Le convenienze ed inconvenienze teatrali, Viva la mamma ! de Gaetano Donizetti (1797-1848). En coproduction avec l’Opéra de Lyon et le Gran Teatre del Liceu de Barcelone, ce joyau de l’opéra bouffe, au comique irrésistible est resté néanmoins méconnu jusqu’à récemment. Ce très fécond compositeur a trouvé dans l’opéra son mode d’expression musicale. Maître de l’opéra romantique et du bel canto qu’il a servi avec de tout son art, Donizetti a écrit en virtuose plus de soixante-dix opéras qu’il a livrés au public : grands mélos à cadre historique où s’exprime un don mélodique prodigieux qui sait se faire grave et pathétique. Sur ces sujets éminemment mélodramatiques, il compose une musique où abondent les effets d’ensemble afin de donner aux chanteurs l’occasion de faire preuve de leurs exceptionnels talents. Mais le prolixe Donizetti manie également la mélodie sur le mode comique lorsqu’il conçoit des opéras bouffes, véritables bijoux du registre burlesque dont L’Elixir d’amour (1832), La Fille du Régiment (1839), Don Pasquale (1843) et Viva la mamma, autant d’ouvrages dans lesquels il manifeste une verve satirique incomparable.

Dans une première version donnée à Naples le 21 novembre 1827, Viva la mamma se présente en un acte sur un livret écrit par Donizetti lui-même tiré de la pièce à succès d’Antonio Simeone Sofragi, Le convenienze teatrali (1794). Le compositeur reprend son œuvre et y ajoute un second acte d’après Le inconvenienze teatrali (1800) une autre pièce du même auteur pour composer ce dramma giocoso en deux aces qui sera créé à Milan en avril 1731.
Viva la mamma ! dévoile les dessous de l’aventure théâtrale, la préparation du spectacle au moment des répétitions mouvementées, en somme l’envers du décor, un opéra qui a pour sujet l’opéra lui-même et sa mise en abyme, expérience rare sur la scène lyrique. Ce mélodrame joyeux évoque les tribulations hautement comiques d’une troupe de province, nous sommes en Italie, dans la petite ville de Lodi, où va se donner l’opéra seria Romulus ed Ersilla inspiré d’un sujet antique, ce qui permet à Donizetti de dénoncer sur le mode ironique les clichés du genre opératique, sujet, thème, situations, interprètes. Le but est de faire rire des mésaventures rencontrées par le compositeur, le librettiste et l’imprésario désemparés, confrontées à l’égo démesuré des artistes lyriques. Daria, la prima donna (soprano), et Luigia, la seconda donna (soprano), s’affrontent en rivales capricieuses et vaniteuses, l’une soutenue par Procolo (baryton), époux éperdu d’admiration pour sa femme et l’autre par sa mère, Mamma Agata (baryton, rôle travesti) qui fait irruption au milieu des répétitions pour réclamer une partition vocale plus substantielle pour sa fille, tandis que le compositeur tente d’apporter ses conseils à la prima donna. Pagailles, empoignades, confusion générale, défections des chanteurs ! Le premier ténor déserte les répétitions, Procolo propose de le remplacer tandis que Mamma qui chante de travers et ne sait pas lire la musique offre néanmoins ses services pour le rôle de contre-ténor, ce dernier ayant aussi quitté la production. Les rebondissements scéniques et les surprises cocasses de chanteurs ingérables se succèdent pour réjouir le public mais désespèrent l’impresario qui se croit ruiné et face à ce cataclysme appelle la force pour rétablir un peu d’ordre dans ce marasme. Malgré le public qui se presse à l’entrée de la salle, le directeur du théâtre décide d’annuler la représentation, toute la troupe en déroute l’approuve et les artistes se retirent précipitamment ! Fin d’une comédie rocambolesque !

Sur ce livret riche en inventions comiques, Donizetti a écrit une partition expressive et légère, toute en vivacité qui privilégie à l’orchestre les cordes et les bois et qui accorde à la virtuosité vocale la première place exploitant les potentiels de chaque timbre et en jouant des contre-emplois. La musique, empreinte d’esprit dont les procédés sont truffés de références aux recettes époustouflantes de Rossini que Donizetti parodie allègrement, a pour but d’amuser. En particulier le rôle travesti de Mamma Agata exige de l’interprète des qualités de comédien autant que de chanteur. Laurent Naouri est extraordinaire, impressionnanr de drôlerie et de prouesses vocales. Sa ligne de chant parcourt sans défaillir les registres du baryton basse au falsetto pour camper la mamma italienne en furie, d’une totale bouffonnerie. A ses côtés Patricia Ciofi incarne la prima donna à la voix d’une parfaite tenue, une diva farfelue, orgueilleuse et hautaine dont l’élégance et le panache soulignent un jeu désopilant. Sa rivale, la seconda donna est interprétée par la gracieuse et talentueuse Melody Louledjian, en ingénue néanmoins volontaire pour mener sa carrière avec le soutien de sa mamma. Sa présence scénique pleine de fraîcheur, adaptée au style de son personnage, sa voix ductile et séduisante aux couleurs moirées, son chant lumineux témoignent d’une technique maîtrisée. Ces qualités précieuses nourrissent l’avenir d’une artiste très prometteuse, déjà bien engagée dans l’aventure musicale, celle du répertoire classique et celle des créations contemporaines. Elle fait actuellement partie de la troupe de haut niveau des jeunes solistes en résidence au Grand Théâtre. Le reste de la distribution, d’une grande homogénéité, réunit le baryton David Bizic, en époux fervent et ténor d’occasion, Luciano Bothelho, premier ténor, Pietro Di Bianco, baryton-basse, compositeur et chef d’orchestre, Enric Martinez-Castignani, poète-librettiste, Peter Kalman et Rodrigo Garcia, l’impresario et le directeur du théâtre.

Dans les décors subtils de Chantal Thomas et les costumes qui mêlent les époques et caractérisent chaque interprète, la mise en scène brillante, intelligente et sensible de Laurent Pelly sert à merveille cette farce jubilatoire réglée comme une horlogerie suisse qui parodie l’opéra sans pour autant que le burlesque masque l’émotion, une certaine mélancolie qui émane de ces artistes déboussolés. Dans ce vieux théâtre à l’italienne à l’abandon, transformé en parking, qui représente la nostalgie une époque révolue, les chanteurs apparaissent tels des fantômes surgis d’un autre temps. Le théâtre retrouve sa gloire d’autrefois dans la deuxième partie de l’ouvrage avec les répétitions de l’opera seria Romulus ed Ersilla, genre du répertoire ancien, aller-retour entre mélancolie du passé et désir de lui redonner vie. Dans la fosse, le jeune chef Gergely Madaras à la tête de l’Orchestre de Chambre de Genève dirige musiciens, solistes et chœur d’un geste précis, attentif à chaque nuance de la partition à laquelle il insuffle une belle énergie, heureuse conjugaison avec la mise en scène de cette œuvre jubilatoire.

Marguerite Haladjian

Grand Théâtre de Genève à l’Opéra des Nations, jusqu’au 3 janvier 2019

 

 

par Ara Toranian le mardi 1er janvier 2019
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