EDITORIAL

A bientôt Azad !


Un journal qui arrête sa parution, c’est presque toujours une mauvaise nouvelle. Et c’en est indubitablement une lorsqu’il s’agit d’un média franco-arménien. Il faut bien, hélas !, se rendre à l’évidence : il n’en reste plus beaucoup en état de marche. Par ces temps difficiles pour l’imprimerie comme pour ce peuple toujours obligé de lutter pour son droit à l’existence 103 ans après le génocide, on enregistre en effet ces dernières années dans sa presse davantage d’actes de décès que de naissances. Ce qui est d’autant plus triste que ces médias remplissent dans le contexte arménien une autre fonction que leur mission première, celle d’informer. La somme de tous ses titres forme en effet la voix d’une communauté qui n’a cessé de se battre pour être entendue. Et lorsque l’une de ses cordes vocales vient à rompre, c’est évidemment l’ensemble de son registre sonore qui est altéré.

Dans le concert de la presse arménienne de France, ou plutôt dans la petite musique de son quatuor à cordes - eu égard à ce qu’il en reste - Azad occupait une place originale, un petit peu à part. Par sa localisation très décentralisée (à Grenoble), par sa périodicité (trimestrielle) et par sa longévité (40 ans d’existence), ce titre possédait une singularité bien marquée, qu’il aimait à cultiver à travers sa présentation particulièrement soignée. Mais ce magazine sur papier glacé, doté d’une superbe maquette et d’un logo reconnaissable entre tous, s’identifiait aussi par son esprit d’indépendance, sa liberté éditoriale et son sérieux. Certes, en ne paraissant qu’une fois tous les 3 mois, ce média n’ambitionnait pas d’être aux avant-postes de l’actualité la plus chaude. Mais en apportant à son rythme un résumé distancié de l’information écoulée, tout en consacrant une large place à une production originale, le plus souvent dédié à la culture, à l’histoire, ou aux événements locaux, il avait su se rendre utile et être apprécié. Sans quoi, jamais Azad n’aurait pu tenir aussi longtemps.

Qui n’a jamais frayé avec la presse, notamment dans le domaine de l’écrit, ne peut s’imaginer la somme de travail, de stress et d’investissement que nécessite ce type d’entreprise. À cet égard il faut féliciter toute l’équipe de ce média, et en particulier Eric Morino, son rédacteur en chef depuis 10 ans, pour l’énergie et la ténacité qu’il a mises à son service. Bravo pour son dévouement, pour son attachement à la cause commune, et pour sa probité intellectuelle, qui ont permis à Azad de défendre et représenter dignement le monde arménien, au travers ses 162 numéros publiés. Il faut aussi remercier Grégoire Atamian, âme vivante de ce magazine, son fondateur et son visage le plus connu. Ce modèle d’honnêteté, de rigueur et d’impartialité a été l’artisan de sa durée dans le temps, le garant de sa qualité éditoriale et de sa crédibilité. Enfin, n’oublions pas son père putatif, Jean Marandjian, qui a laissé une trace ineffaçable dans l’histoire de la communauté arménienne de Grenoble.

40 ans, c’est évidemment un peu tôt pour monter au ciel, même si Azad y sera en bonne compagnie, à côté de Haratch, Achrar, Gamk, Hay Baykar, Azadamard, Résistance, Ayo, Armenia, qui eux aussi nous ont quittés. Mais l’espérance de vie des sociétés de presse dispose de sa propre échelle de durée, de sa logique et…de son lot de mystères. Comme aurait dit Brel, on a vu rejaillir le feu… L’équipe nous promet en tout cas de jouer les prolongations, peut-être sur d’autres types de supports. Souhaitons-lui bonne chance, quelles que soient les modalités de cet avenir. En sachant que d’un mal peut sortir un bien, et que cette situation permettra probablement d’enrichir l’existant, que ce soit à travers une nouvelle offre ou un renforcement de ses confrères survivants, au gré des besoins et des affinités. Un titre ne représente pas une fin en soi. L’essentiel est de continuer à servir l’information, le débat, la réflexion, la connaissance, l’action, et en ce qui nous concerne les droits toujours bafoués du monde arménien.
Notre expérience globale en témoigne, la presse, forme d’expression consubstantielle à cette liberté dont Azad a porté haut le nom, constitue le moyen privilégié de favoriser ces objectifs. Avec la fin de ce magazine, la garde meurt peut-être. Mais elle ne se rend pas. Gageons que son esprit de résistance survivra à une formule ayant sans doute fait son temps, pour s’inscrire dans un futur qui ne demande qu’à être écrit... Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Ara Toranian

par Ara Toranian le jeudi 27 décembre 2018
© armenews.com 2019


 

CET ARTICLE VOUS A PLU ?  POUR AIDER LE SITE A VIVRE...