MANOUG ATAMIAN Rubrique

Les armistices de 1918 et nous (4 et fin)


« Finis Germaniae » ou Deutschland kaputt !

Depuis le 8 août 1918, « jour de deuil de l’armée allemande » selon les termes de son chef d’état-major Erich Ludendorff dans ses « Souvenirs de guerre » publiés en français dès 1920, c’est « la retraite sans fanfare ». Ce jour-là, une attaque franco-britannique devant Amiens, appuyée par 500 tanks anglais, provoque pour la première fois depuis le début de la guerre la panique chez l’ennemi, qui recule de plus de 20 kilomètres en abandonnant 16.000 prisonniers. Le lendemain, les Allemands doivent abandonner Montdidier, verrou ferroviaire de la ligne de chemin de fer de Paris à Arras, qu’ils venaient de conquérir. Mais les Alliés, eux-mêmes surpris de ce succès, ne se rendent pas compte que l’adversaire est à bout et ils n’exploitent pas la percée tant espérée. Les mois suivants et jusqu’au 11 Novembre, l’armée allemande, tout en se battant pied à pied et pratiquant la politique de la terre brulée, ne va faire que reculer pour ne pas s’effondrer ou voir ses divisions capturées en masse (ce sera le cas lors du second conflit mondial) et ses chefs finiront par demander un armistice, à l’instar de leurs acolytes bulgares, turcs et austro-hongrois, comme on l’a vu dans les trois articles précédents.

En effet, les coûteuses tentatives de rupture du Front occidental pendant trois ans, (« la Guerre des tranchées ») n’ont eu pour seul résultat que les pertes massives de combattants des deux côtés : pour les Français, vaines attaques en Champagne et en Artois en 1915 (« Je les grignote » disait Joffre) et en avril 1917, catastrophique offensive du Général Nivelle au Chemin des Dames, à l’origine des mutineries des Poilus qui en ont assez de n’être pris que pour de la chair à canon ; pour les Britanniques, dont le nombre de divisions augmente régulièrement, au point de défendre en 1918 un tiers du Front, la sanglante Bataille de la Somme à partir de juillet 1916, malgré l’utilisation des premiers chars d’assaut, et les tragiques épisodes de Passchendaele en Belgique, de juillet à novembre 1917. Et pour les Allemands, après l’arrêt décisif devant la Marne de leur plan initial d’abattre d’emblée l’armée française, la Bataille de Verdun de février à décembre 1916 (pendant laquelle le jeune officier Charles de Gaulle sera blessé et fait prisonnier) qui aboutit à une victoire défensive de la France (« ils ne passeront pas ! »), où pratiquement toutes les divisions de l’armée ont combattu à tour de rôle et qui demeure jusqu’à nos jours le symbole du sacrifice du soldat français protégeant la Patrie.

Sans oublier les milliers d’étrangers qui s’engagent à titre de volontaires, tels les jeunes Arméniens répondant à l’appel d’Aram Turabian, un intellectuel et éditeur réfugié à Marseille, ou spontanément, comme Souren Djermaguian, qui s’engage à l’âge de 17 ans et dont l’héroïsme au combat le rendit célèbre dans les milieux militaires français. Le 21 août, le journal Excelsior publie d’ailleurs une photo du défilé des Arméniens de Paris sur les Champs-Elysées se rendant au bureau de recrutement des Invalides. Des centaines d’entre eux mourront sur les champs de bataille de l’Artois, de Champagne, et de la Somme à Belloy-en-Santerre.

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Le 11 novembre 1972 à l’Arc de Triomphe, le Président Pompidou salue chaleureusement Souren Djermaguian, l’Arménien le plus décoré de France.

Mais au printemps 1918, les Allemands peuvent espérer à nouveau emporter la victoire, car la donne a changé : d’une part, les Etats-Unis, suite à la reprise de la guerre sous-marine à outrance et à la révélation des intrigues diplomatiques de la Wilhelmstrasse (le Quai d’Orsay germanique) auprès du Mexique pour obtenir leur entrée en guerre contre les U.S.A, déclarent la guerre au Reich en avril 1917. Ils entament alors l’organisation de leur armée, dont les premiers régiments débarquent en France avec leur chef le général Pershing, qui prononce le 4 juillet, devant la tombe du héros français de la guerre d’indépendance américaine la déclaration restée célèbre : « La Fayette, nous voilà ! », en suscitant un immense espoir après le tragique échec de l’offensive Nivelle. D’autre part, les deux révolutions russes, celle de février 1917 abolissant le tsarisme, puis le coup d’état des Bolchéviques dite Révolution d’Octobre - en date du 7 novembre à cause du décalage du calendrier russe - aboutissent au retrait de la Russie du champ de bataille et la signature de la paix avec l’Allemagne le 3 mars 1918 à Brest-Litovsk. Ce succès permet à Ludendorff de ramener en quelques semaines en France 45 divisions, soit environ un million d’hommes, donc d’obtenir la supériorité numérique avec plus de 200 divisions, face aux 168 divisions des Alliés (100 françaises, 60 britanniques, 6 belges, 2 portugaises, sans compter les 4 divisions américaines presque toutes à l’instruction). Il leur faut par conséquent emporter la décision avant la participation massive des troupes U.S. prévue pour 1919. Le 21 mars, Ludendorff déclenche sa première attaque en Picardie, à la jonction des armées britanniques et françaises, dans le but de rompre leur liaison, de faire reculer les Anglais vers les ports de la Manche et les Français vers Paris et de s’engouffrer dans la brèche. Tactiquement, une nouvelle méthode est adoptée : courte préparation d’artillerie et assaut des troupes de choc, les Sturmtruppen, constituées de soldats d’élite qui vont emporter les premières lignes de défense. Et c’est la reprise de la guerre de mouvement sur cette terre de France, où pendant de longs mois, pour le soldat allemand à l’abri de la Ligne Hindenburg, c’était « à l’ouest, rien de nouveau » selon le titre du célèbre roman d’Erich Maria Remarque, mais où soudain des « Orages d’acier » se mettent à répandre la mort, comme le relate l’écrivain Ernst Jünger qui participa à la bataille. Les premiers résultats sont ravageurs pour les Alliés qui s’attendaient à cette offensive depuis le début de l’année, sans rien pour s’y opposer après tant d’échecs et de saignées à blanc. Et en quelques jours, la Ve armée britannique du Maréchal Haig est disloquée et les Anglais reculent en désordre, tandis que le Général Pétain, commandant en chef de l’armée française depuis la mise à l’écart de Nivelle, pense d’abord à protéger la capitale. Mais c’est précisément cette situation au bord du gouffre qui va décider les Alliés, et surtout le gouvernement de Lloyd George, à accepter dès le 26 mars le principe du commandement unique du Front ouest en la personne du futur Maréchal Foch, dont l’énergique volonté, couplée à celle de Georges Clemenceau, Président du Conseil depuis novembre 1917 (dont le surnom sera « le Père la Victoire ») contraste avec le pessimisme de Pétain. 40 divisions françaises viendront au secours des Britanniques pour briser l’élan des Allemands et rétablir la jonction entre les armées alliées. Les mois suivants, Ludendorff procédera à quatre autres offensives, dont l’une d’entre elles constituera la Deuxième Bataille de la Marne et s’achèvera aussi par un échec, avec la contre-attaque du général Mangin et de ses chars d’assaut Renault débouchant soudainement le 18 juillet de la forêt de Villers-Cotterêts sur le flanc droit ennemi le contraignant à revenir sur sa ligne de départ. Ce sera le premier succès offensif des Alliés, qui dès lors forceront les Allemands à reculer, et surtout après le 8 août, comme je l’ai expliqué au début de cet article. Car le moral de l’état-major et de Ludendorff lui-même sont atteints (c’est précisément selon Clauzewitz, l’objectif que doit atteindre l’adversaire pour obtenir la victoire) ainsi que celui des soldats dont les meilleurs éléments se sont sacrifiés en vain, en espérant que « les cloches de Pâques sonneront la paix », comme le rapporte Jean-Yves Le Naour.

Dès le mois de septembre, Ludendorff informe son gouvernement et le Kaiser qu’il faut se résoudre à terminer la guerre sans victoire et entamer des pourparlers de paix pour « limiter les dégâts ». Puis il finira par être contraint à la démission à la fin du mois d’octobre, tout en rejetant sur les dirigeants civils la responsabilité de la situation. Les Allemands penseront se tirer d’affaire en s’adressant au président Woodrow Wilson qui avait au début de 1918 adressé son programme de paix sous la forme des « 14 points », sans en référer aux Alliés. Mais le président américain leur répond qu’ils doivent quitter les territoires conquis et surtout renoncer à leur régime autocratique, donc obtenir l’abdication de Guillaume II. Pendant ce temps, les Britanniques arrivent à percer la ligne Hindenburg autour de Cambrai et les Français libèrent leurs villes détruites et préparent l’offensive en direction de l’Alsace-Lorraine. Le nouveau gouvernement du Prince Max de Bade se trouve contraint d’envoyer une délégation pour négocier l’arrêt des hostilités, d’autant plus que la révolution menace : début novembre, les marins de Kiel s’insurgent, bientôt suivis par plusieurs grandes villes et le spartakiste Karl Liebknecht libéré de sa prison, prépare l’insurrection générale. Quant aux socio-démocrates et au nouveau chef de l’armée le général Groener, ils se mettent d’accord pour exiger l’abdication du Kaiser et entamer des pourparlers avec les Alliés. Le 7 novembre, quatre plénipotentiaires allemands traversent la ligne de front en voiture, puis sont conduits en train dans la clairière de Rethondes de la forêt de Compiègne. Le lendemain, ils sont dirigés dans un wagon aménagé pour rencontrer le nouvellement promu Maréchal Foch, entouré de son chef d’état-major le Général Weygand et de l’amiral britannique Wemyss, Premier Lord de l’Amirauté. Matthias Erzberger, ministre du nouveau gouvernement et chef de la délégation allemande, accompagné d’un militaire de second rang, le colonel Winterfeld et d’un capitaine de vaisseau, ( les chefs de l’armée et de la Marine se sont lâchement désistés !) tente alors de tergiverser en évoquant le besoin de paix et le risque d’une révolution, mais Foch le contraint à reconnaître qu’il est venu solliciter un armistice, en lui faisant observer froidement que « la révolution ne menace que les peuples vaincus ». Le Maréchal lui présente alors les conditions draconiennes de cet armistice : réduction de l’armée à 100.000 soldats, livraison de la Flotte et des sous-marins aux Britanniques, occupation de la Rive gauche du Rhin et de trois têtes de pont sur la Rive droite pendant 15 ans, captation d’un matériel militaire énorme etc. avec un délai de 72 heures pour la signature et poursuite des combats jusqu’à son obtention. La délégation allemande est abasourdie par ces exigences analogues à celles d’une capitulation, mais sera contrainte de s’y soumettre, d’autant plus que le 9 novembre, la République est proclamée à Berlin et le socialiste Ebert nommé Chancelier. Quant au Kaiser dont on a plus ou moins forcé l’abdication, il se réfugiera aux Pays-Bas. Et « les traîtres de Novembre », comme les qualifieront plus tard les Nazis (Erzberger sera d’ailleurs assassiné par un nationaliste dès 1921 !) apposeront leur signature au petit matin du 11, et à 11 heures, le clairon sonnera tout le long des 700 kilomètres du Front. L’après-midi même, Clemenceau traversera la foule en délire des Parisiens pour arriver à l’Assemblée nationale et annoncer, au milieu des acclamations incessantes des députés, la Victoire et le retour de l’Alsace -Lorraine au sein de la Patrie ! Il terminera son discours par ces mots : « La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal. » Quelques jours plus tard, l’Assemblée nationale décrètera : « Les armées de la République et leurs chefs, le gouvernement de la République, le citoyen Georges Clemenceau, président du Conseil, ministre de la Guerre, le Maréchal Foch, généralissime des armées alliées, ont bien mérité de la Patrie. »

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Les Volontaires arméniens
Campagne de 1914

Quelques observations et conclusions

L’armistice du 11 Novembre 1918 fut donc le dernier des quatre, car l’Allemagne était le pays le plus puissant des adversaires des Alliés et elle n’admit sa défaite qu’à la suite de la reddition des trois autres Etats centraux (tandis que leurs nouveaux dirigeants, à commencer par le socialiste Friedrich Ebert, premier Président de la République de Weimar, prétendront qu’ils n’ont pas été vaincus, ce qui aura des conséquences fâcheuses), mais elle fut la première à devoir signer le traité de Versailles dès le 28 juin 1919, sans avoir eu le droit d’en négocier les termes. Les quatre autres traités seront signés à la suite : concernant l’Autriche, le 10 septembre 1919 à Saint-Germain-en-Laye ; pour la Bulgarie, le 27 novembre à Neuilly ; le 4 juin 1920, le traité de Trianon avec la Hongrie, et enfin « notre » traité de Sèvres du 10 août 1920, par lequel l’Arménie fut reconnue « de jure », suivi en novembre de l’arbitrage du président Wilson concernant la délimitation des frontières entre la Turquie et l’Arménie. Comme on le sait, ce traité ne fut jamais appliqué (et servit même de prétexte pour les kémalistes pour attaquer dès septembre la fragile République d’Arménie), car après l’armistice de Moudros, les Alliés ne firent rien pour s’opposer à la rébellion de Mustapha Kemal et bien au contraire, négocièrent secrètement avec lui, tandis que la Russie bolchévique lui fournissait de l’or et de l’armement. C’est ainsi que la France, « mère des arts, des armes et des lois », finit par abandonner « sa petite alliée » l’Arménie, ou plutôt les rescapés du génocide rapatriés en Cilicie, en offrant aux massacreurs ce qui devait constituer « un foyer national arménien », mais qui n’était défendue contre les harcèlements des bandes turques que par une seule division et dont la Légion arménienne fut rapidement dissoute pour la satisfaction des Turcs locaux.

Car lorsqu’on est victorieux et de surcroît lorsqu’on se revendique le défenseur du Droit et de la Liberté, il ne suffit pas de rédiger les termes d’un traité pour le voir respecté, il faut en imposer la mise en application par la force militaire ou la menace de son utilisation. Voilà pourquoi l’Allemagne ne dénonça pas dans les mois suivants l’armistice du 11 Novembre et signa le traité sept mois plus tard, car elle ne doutait pas qu’en tant qu’adversaire principal, les Alliés n’auraient pas hésité à envahir tout son territoire en cas de manquement grave. C’est ce « diktat de Versailles » qu’Hitler finira par déchirer, mais surtout parce qu’une dizaine d’années plus tard le pacifisme avait déjà émoussé les esprits, en considérant la Grande Guerre comme « la der des der » et la glorieuse armée française de 1918 n’était plus que l’ombre d’elle-même, tandis que ses chefs militaires et civils avaient choisi de s’abriter derrière la coûteuse Ligne Maginot, tout en assurant de sa protection les nouveaux Etats entourant l’Allemagne ! C’est ainsi qu’en mars 1936, Hitler pourra, sans réaction autre qu’une molle protestation de la France et de la Grande-Bretagne, occuper militairement la Rive gauche du Rhin et rendre vain le sacrifice de tant de soldats de la Grande Guerre ! Puis ce sera en 1938 l’annexion de l’Autriche et le dépeçage de la Tchécoslovaquie à Munich et finalement la Deuxième Guerre mondiale, au prix de plus de 50 millions de morts et de la Shoah.

Étonnamment, un Britannique, David Shermer, dans son livre de photographies de la Guerre 1914-1918 publié en français en 1977, conclue son ouvrage par le texte ci-dessous faisant le lien entre les deux conflits mondiaux qu’il est inutile de commenter pour tout Arménien conscient de son passé

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Manoug ATAMIAN

par Stéphane le mercredi 19 décembre 2018
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