MANOUG ATAMIAN

Les Armistices de 1918 et nous (3)


« L’ARMISTIZIO DELNOVEMBRE 1918 NELLA VILLA GIUSTI DI PADOVA »

C’est en ces termes qu’en italien on désigne la reddition de l’Autriche-Hongrie à
Padoue, quelques jours seulement après celle de la Turquie à Moudros.

Mais examinons la carte géographique ci-jointe : l’ancien Empire des Habsbourg, qui avait à deux reprises barré la route aux Ottomans devant Vienne, est devenu depuis 1867 l’Autriche-Hongrie ou la Double monarchie, en partageant le pouvoir avec les fiers Magyars qui retrouvent ainsi leur royaume, afin qu’ensemble ils puissent contrôler leurs « hordes », autrement dit, les autres peuples de l’Empire, essentiellement des Slaves. Après avoir été vaincu l’année précédente par la Prusse de Bismarck, avec son « Chancelier de fer » qui œuvre à la renaissance de l’Empire allemand, François-Joseph II devint son « brillant second », selon l’expression du Kaiser Guillaume II, l’une de ses gaffes mémorables. Cette Autriche-Hongrie de plus de 650.000 km2 et de 52 millions d’habitants de diverses nationalités et dont le contour des frontières ressemblait à une tumeur, continua à grossir jusqu’à sa mort : ainsi, en 1908, à l’annonce de la révolution des Jeunes-Turcs, son gouvernement en profita pour proclamer l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, dont on lui avait confié l’administration en 1878 au traité de Berlin (celui de l’article 61 qui concernait les Arméniens). Et c’est à Sarajevo, le chef-lieu de cette nouvelle province, qu’en juin 1914 jaillit l’étincelle de la conflagration, suite à l’assassinat de l’héritier du trône François-Ferdinand, qui avait eu la malencontreuse idée d’aller faire une visite avec son épouse dans cette Bosnie-Herzégovine, toujours chère au cœur des Turcs et qui fera encore parler d’elle à la fin du XXe siècle… Cette Double monarchie, « faible, ingouvernable, déchirée par les conflits intérieurs » selon les mots de Churchill, ne survivra pas à la guerre, tout comme l’Empire des Tsars et pas davantage celui des Ottomans.
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Lorsque j’étais en classe de Première au Collège mékhitariste de Sèvres, dans cette petite banlieue parisienne où fut signé en août 1920 le célèbre Traité dans la suite de l’armistice de Moudros (mais hélas trop tardivement), je me souviens qu’il y avait devant moi collée au mur, une autre grande carte, celle de l’Italie du nord et des pays voisins. Cette carte (1) nous avait été offerte par l’ambassade, laquelle était chargée de pourvoir au Collège une enseignante d’italien dès la classe de 5e. En effet, puisque le cœur de la Congrégation mékhitariste était situé « nell’isola San Lazzaro di Venezia », l’enseignement de l’italien était obligatoire tout comme celui de l’arménien. (2) Sur cette carte figuraient bien entendu les villes de Milano, Torino, Bologna etc. et en gros caractères, Vittorio Veneto, la petite ville au pied des Alpes vénitiennes qui donna son nom à la victoire finale de l’Italie et imposa aux Austro-Hongrois la signature du troisième armistice de la Grande Guerre.

Comme dans le cas de la Bulgarie, l’Italie, après avoir déclaré sa neutralité dès le début des hostilités, vendra âprement son entrée dans le conflit. L’ancien Royaume du Piémont n’avait obtenu « L’Unita italiana » que depuis une cinquantaine d’années, et à l’heure des nationalismes, il lui restait des territoires à recouvrer et surtout en direction du nord, donc de l’Autriche. Et comme le décidera la Bulgarie quelques mois plus tard mais dans un sens opposé, c’est après des mois de négociations avec chacune des parties déjà en guerre que l’Italie finira par s’engager du côté des Alliés, car elle espérait obtenir davantage dans le cas d’une victoire de l’Entente que dans celle des Puissances Centrales. C’est en effet le 26 avril 1915 ( deux jours après notre 24 Avril et le lendemain du débarquement aux Dardanelles ! ) que son gouvernement signera « le Pacte de Londres » dont les clauses secrètes, y compris certaines de nature ouvertement impérialiste, seront révélées et dénoncées par les Bolchéviks dès leur prise du pouvoir, avec l’ensemble des documents diplomatiques européens découverts à Saint-Pétersbourg. Beaucoup sera promis à l’Italie, en plus du Trentin et de Trieste aux mains de l’Autriche, car les Alliés espéraient que l’entrée en guerre d’un million de soldats italiens mettrait à genoux la Double monarchie et que la victoire finale s’en suivrait rapidement. Mais la déclaration de guerre à la fin du mois de mai ne conduisit à aucun succès, car l’armée italienne était mal préparée, mal équipée et mal dirigée par son général en chef Cadorna et surtout, le caractère montagneux des différents Fronts favorisait la stratégie défensive des Autrichiens et c’est en pure perte qu’en dépit de l’héroïsme de leurs soldats, les divisions italiennes à l’attaque furent décimées.(3) Et en octobre 1917, ce sont leurs adversaires qui passèrent à l’offensive et infligèrent à l’armée italienne la sévère défaite de Caporetto en la faisant reculer à la débandade derrière le fleuve Piave au nord de Venise. Le moral des Italiens étant au plus bas après cette catastrophe nationale, pour leur redonner le courage de reprendre le combat, le président Wilson, dont le pays était déjà engagé contre l’Allemagne, fit voter en décembre par le Congrès américain la déclaration de guerre contre l’Autriche-Hongrie. Les mois suivants, grâce à l’aide en armes et en hommes apportée par la France et la Grande-Bretagne et la nomination du Général Diaz à la tête de son armée, à la fin octobre 1918, l’Italie vaincra donc son adversaire de manière décisive à Vittorio Veneto et lui fera signer le 3 novembre l’armistice dans la Villa du Comte Giusti près de Padoue – applicable le lendemain 4 novembre, journée longtemps commémorée chaque année par les Italiens - grâce auquel Rome intègrera ses provinces »irrédentes », y compris l’importante ville portuaire de Trieste, tout cela au prix d’environ 700.000 soldats « morti per la Patria » au cours des trois années de guerre.

Mais pour ce qui concerne les revendications concédées lors du Pacte de Londres, et particulièrement la côte dalmate, le président du Conseil Orlando, l’un des « quatre grands » de la Conférence de la Paix à Versailles, ne réussira pas à convaincre ses partenaires (Clemenceau, Lloyd George et le Président Wilson) de leur bien-fondé et finira par claquer la porte et retournera bredouille à Rome.

En septembre 1919, l’Autriche, réduite à sa portion congrue (moins de 100.000 km2) signera le traité de Saint-Germain-en-Laye, avec l’interdiction de s’unir avec l’Allemagne, mais on connait la suite des évènements après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933 et l’Anschluss en 1938, et dès 1922 , « La marche sur Rome » de Mussolini…

Manoug Atamian

(1) Carte grâce à laquelle j’ai fini par comprendre que la ville de Monaco située en pleine Bavière était notre Munich (München en allemand), l’étymologie de tous ces noms provenant de « monachus », moine en bas latin. Pour la distinguer de la Principauté de Monaco, les Italiens l’appellent « Monaco di Baviera ».

(2) Dans notre classe des années 1951-1958, de la 7e au « Premier bac », j’ai grandi aux côtés d’un certain Keram Kevonian (de 3 mois mon ainé, d’où le respect que je lui dois) et aussi de Pierre Djarayan, par la suite Directeur de la MCA de Marseille. Fréquentèrent également cette classe mais sur une période moins longue, Hratch Mardirossian, le père d’Aram Mardirossian, Professeur à la Sorbonne, et le fils du Professeur Feydit. (quant au Saint-Esprit, ou plutôt au simple d’esprit de la classe dont je ne citerai ni le nom ni la ville d’origine, disons qu’il provenait d’une petite cité de province bien connue des Arméniens de France...) Et aussi Sarkis Choriguian, qui gérait le cahier de nos poésies d’adolescents, avec photo de « l’auteur » et sa succincte biographie, Edouard Der Agopian, jusqu’à nos jours l’homme le plus assidu des soirées arméniennes de Paris, ainsi que Krikor Djirdjirian, venu tout droit de Skopje en Yougoslavie, et traité avec mépris de « Bulgare » par un professeur de français très snob (et très ridicule avec son pantalon golf) qui n’avait d’Arménien que le nom.

(3) Il faut voir ou revoir le magnifique et poignant film de Francesco Rosi tourné en 1970, intitulé « Uomini contro » (en français « Les hommes contre ») illustrant les sacrifices des régiments italiens qui tentaient en vain de conquérir les hauteurs facilement défendues par les Autrichiens, lesquels émus par la mort inutile de tant de soldats, finissent par avoir pitié de leurs ennemis et leur crient : « Basta soldati italiani », « arrêtez de vous faire tuer pour rien ! ». Cette marque de compassion dont ont fait preuve ces Autrichiens, a priori invraisemblable dans une guerre « totale », l’historien Jean-Yves Le Naour confirme qu’elle a réellement eu lieu et à plusieurs reprises. ( voir « 1915 : L’enlisement » page 211 )

par Stéphane le mardi 20 novembre 2018
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