EDITORIAL

Les sirènes de Trump


La visite de John Bolton en Arménie fin octobre a confirmé l’importance que la diplomatie américaine accordait à ce pays, et d’une manière générale à la région du Sud Caucase. S’il n’a pas été jusqu’à affirmer que les relations entre Washington et Erevan revêtaient une « importance stratégique  », comme il l’a dit de celles entre l’Amérique et l’Azerbaïdjan, le Conseiller de Trump à la sécurité n’a pas caché l’intention de son gouvernement d’accroître son influence sur l’Arménie. Ces ambitions visent-elles simplement à contrebalancer celles jugées trop fortes de la Russie ? Ou résultent-elles du positionnement stratégique du pays par rapport à l’Iran ?

Toujours est-il que sa visite à Erevan procédait d’une volonté clairement affichée de renforcer la position américaine dans ce pays qui abrite, à quelques encablures de Téhéran, l’une des plus grandes ambassades américaines du monde, affublée de très longues oreilles... Le ministère russe des Affaires étrangères ne s’y est pas trompé en accusant à l’issue de cette visite les Etats-unis de tenter de briser « l’amitié traditionnelle  » entre la Russie et l’Arménie. Une déclaration qui intervenait après l’offre quelque peu venimeuse du responsable américain de vendre des armes à l’Arménie. En évitant de bien sûr de préciser, depuis Erevan, qu’il s’agirait aussi d’en procurer à l’Azerbaïdjan, moyennant finances, au nom sans doute des « équilibres  » et nonobstant la nature anti-démocratique de ce régime, selon la bonne vielle approche à géométrie variable des Etats-Unis (entre autres) sur les droits de l’homme.

Les organisations arméniennes d’Outre-Atlantique, qui luttent pour le strict respect de l’embargo de la législation américaine sur les ventes d’armes aux belligérants du conflit de l’Artsakh n’ont pas manqué de dénoncer les risques de cette proposition en apparence alléchante, le matériel militaire américain se présentant comme plus performant que celui des Russes. Car il est en effet évident que les maigres ressources de l’Arménie ne sont pas pour l’instant en capacité de concurrencer les pétrodollars azerbaïdjanais. Et qu’à ce jeu-là, ni l’Arménie, ni la paix dans la région, n’auront à y gagner.

Il faut donc espérer que ce cadeau empoisonné restera sans effet. Comme d’ailleurs les amicales pressions pour que l’Arménie respecte le nouveau train de sanction contre l’Iran. Le positionnement de l’actuelle diplomatie arménienne sur cette question faisait figure de test quant à ses facultés de résistance aux sirènes trumpistes. Le nouveau régime, dont l’émergence n’est pas totalement étrangère au travail de fond du soft power américain en Arménie, était attendu sur cette problèmatique. Allait-il si ce n’est céder, du moins fléchir ? La fermeté dont a fait preuve Pachinian, en proclamant que les rapports privilégiés avec l’Iran et la Géorgie devaient échapper le plus possible aux influences géopolitiques n’a pas déçu. D’autant que les relations d’Erevan avec Téhéran ont été l’un des thèmes majeurs des négociations avec Bolton, qui aurait toutefois indiqué « ne pas vouloir causer de dommages à nos amis dans ce processus  ». Dont acte.

Il n’empêche que ces tensions internationales, en particulier vis-à-vis du voisin méridional de l’Arménie avec lequel elle entretient historiquement des liens d’amitiés, représentent autant d’obstacles pour sa diplomatie. Pour l’heure, et comme confirmé par le Premier ministre, les fondamentaux de la politique étrangère ne changent pas. Et ce ne sont pas les malheureux 14 millions de dollars d’aide versés au nouveau régime par les Etats-Unis le lendemain même de son accession au pouvoir, qui semblent susceptibles de changer la donne. A fortiori pour des dirigeants qui ont fait de la lutte anticorruption leur principal credo politique.

Pris en étau par les forces du pan-turquisme, en butte à leur hostilité, l’Arménie n’a aucun intérêt à se laisser dicter par quiconque la nature de ses rapports avec ses voisins du Nord comme du Sud. Sa fermeté à cet égard avait été durement mise à l’épreuve lorsqu’a éclaté en 2008 la guerre entre la Géorgie et la Russie. Au nom de ses bonnes relations avec Tiblissi, elle avait su à l’époque résister aux contraintes russes, en évitant de reconnaître l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, et ce malgré son attachement au principe de l’autodétermination. Espérons qu’elle fera preuve d’un même discernement et d’une autorité identique sur la question iranienne. D’autant que les sanctions américaines sont loin de faire l’unanimité sur la scène internationale, y compris en Europe et dans la…Francophonie…

Plus que tout autre pays sans doute, la politique étrangère de l’Arménie est dépendante de sa géographie. Ce pays était déjà minoritaire dans son environnement régional du fait de sa religion. Il se singularise aujourd’hui par ses valeurs démocratiques, sans être d’ailleurs en rien soutenu dans sa politique ou dans sa diplomatie par les promoteurs mêmes de ces valeurs. Inutile donc d’en rajouter. L’Arménie doit veiller avant tout à ses intérêts et à sa sécurité. Car, comme on nous l’avait déjà fait savoir à une certaine époque, la Navy n’a pas les moyens de grimper sur le mont Ararat.

par Ara Toranian le samedi 3 novembre 2018
© armenews.com 2018


 

CET ARTICLE VOUS A PLU ?  POUR AIDER LE SITE A VIVRE...

 
Thèmes abordés