RARD MALKASSIAN

Une triple révolution


Le parcours de Nikol Pachinian, ses déclarations, ses initiatives méritent d’être examinées avec attention si l’on veut mieux comprendre la nature des événements qui ont bouleversé l’Arménie depuis avril, en saisir les enjeux principaux et envisager les développements à venir.

Je suis frappé par le déplacement radical des formes et des contenus de la politique, qui s’inscrit toutefois dans l’histoire longue de l’Arménie. Cette transformation profonde provoque notre admiration, elle peut aussi susciter des questions, éveiller des craintes légitimes à condition d’avoir pris la mesure du projet politique et moral qui la guide et auquel adhère la population.

Que proposent et que mettent en œuvre Nikol Pachinian et son gouvernement ? Une révolution du droit qui prolonge le processus de construction de l’État arménien initié avec l’indépendance en 1991. Cet élan répond à une exigence constante des citoyens : un véritable état de droit doit les protéger des pressions, des vexations et des agressions potentielles de toute personne détenant du pouvoir (politique, économique, juridique). L’enjeu n’est pas seulement d’éliminer les sources principales de corruption et de criminalité, mais d’assurer les conditions de l’égalité de tous devant la loi, d’une vie sociale sure, fondée sur la confiance dans les institutions et en autrui. Car la corruption par les puissants nourrit l’esprit de corruption et la résignation par laquelle on cède à la tentation, convaincu que c’est le seul moyen d’obtenir ce à quoi l’on a pourtant droit.

Le risque que peut faire courir une telle révolution est celui qui guette toutes les entreprises résolues de lutte contre la corruption : le justicialisme, l’obsession de pureté qui pourrait favoriser une dérive comme celle constatée en Géorgie durant les années Saakashvili : si elle a donné des résultats positifs, la lutte acharnée contre la corruption y a aussi conduit à des violations régulières des droits de l’homme - délations fallacieuses, torture, chantage-, à la restriction des droits de l’opposition et des contre-pouvoirs. (journalistes, avocats) L’Arménie de Pachinian ne suit pas cette pente aujourd’hui, mais quand le premier ministre dénonce la collusion de nombreux juges avec le régime précédent, une culture de la soumission au contrôle politique, les citoyens sont en droit d’attendre qu’il propose une réforme du corps judiciaire et non qu’il menace les juges de s’en remettre à la justice populaire. La refonte du système juridique passe sans doute par une phase de justice transitionnelle. Elle suppose l’existence d’un parlement légitime, ce que n’est pas le cas de l’assemblée nationale actuelle, héritage pesant de l’ Ancien régime », dans lequel la population ne se reconnaît pas.

Nous sommes en effet face à une révolution démocratique. Si les deux premiers grands mouvements populaires arméniens, en 1965 (le 24 avril, des centaines de milliers de personnes défilaient dans les rues d’Erevan aux cris de « Justice ! », « nos terres ! »), et en 1988 (en février naissait le mouvement pour le Haut-Karabagh), étaient de coloration nationale, celui de 2018 a une forte dominante démocratique, par sa nature, sa dynamique et les priorités qu’elle met en avant. Nikol Pachinian a pris en charge la revendication populaire d’une vraie démocratie, fondée sur les principes de l’état de droit et des élections pluralistes et impartiales. Il l’a enrichie et formalisée par son appel à une nouvelle Athènes, invitant à revitaliser et à renouveler la démocratie directe, afin que les citoyens soient au cœur de l’exercice du pouvoir. On peut juger les formules excessives, outrées, qui envisagent une Arménie à l’avant-garde du combat pour la démocratie. Cependant, le projet s’inscrit dans le constat d’une crise, largement admise dans le monde, de la démocratie représentative et du régime des partis. Il constitue en tout cas une nouveauté radicale dans le discours politique arménien, rompant avec la rhétorique de la construction de l’ « État » et de celle, trop souvent liée, de la « cause arménienne » et de l’irrédentisme territorial, souvent instrumentalisés par des forces soucieuses de légitimer des préoccupations moins nobles. La plupart des jeunes ministres manquent d’expérience, en est-il autrement dans les autres révolutions ? Nous aurions affaire à un discours populiste… Faux : Pachinian ne se réclame pas d’un « peuple » abstrait mais salue la « fierté du citoyen d’Arménie », désormais maître de son avenir et dont il ne cesse de rappeler le pouvoir et l’autorité.

C’est seulement à partir de ce constat, enthousiasmant, que l’on peut soulever des questions pertinentes. L’approfondissement de la démocratie va-t-il se borner à l’organisation d’élections honnêtes et à l’institution du référendum ? D’abord, ce qui vaut au niveau national s’appliquera-t-il également aux niveaux inférieurs régionaux, locaux ? De plus, si les consultations populaires sont pratiquées dans beaucoup de démocraties, en particulier la Suisse, l’Italie, pour citer des États voisins, une telle institution exige des règles très précises et très contraignantes quant aux conditions d’organisation, aux domaines qui pourraient en faire l’objet, aux sujets qui pourront en prendre l’initiative (le chef de gouvernement, le parlement, des citoyens, à partir de quel nombre ?). Une telle réforme devrait s’accompagner d’une réflexion sur le rôle du parlement, qui ne doit pas se réduire à une chambre d’enregistrement de la voix du peuple, et sur la fonction des partis qu’on ne peut pas réduire à l’animation politique des référendums. En l’absence de tels préalables, le pays risquerait de se transformer en démocratie plébiscitaire, où les conditions d’une délibération publique ne seraient pas respectées et où les citoyens ne seraient appelés qu’à se prononcer sur des alternatives imposées par le gouvernement.

On ne peut cependant pas donner sens à la révolution juridique et à la révolution démocratique si l’on ignore la révolution spirituelle qui les a inspirées et que le premier ministre a su comprendre, anticiper et conduire à la victoire. Le renversement de Serj Sarkissian et du parti républicain a été une déferlante irrésistible parce qu’il était porté par un souffle moral qui a animé les « fiers citoyens d’Arménie », une fois qu’ils ont pris conscience de leur force propre. La démocratie exige beaucoup de ses membres disait Montesquieu, car la valeur suprême n’y est ni l’obéissance, ni la loyauté envers les chefs, mais la vertu du citoyen, le « civisme » : la pérennité de la démocratie dépend de citoyens conscients de leurs droits, de leur pouvoir tout autant que de leurs devoirs et de l’intérêt général. Elle ne consiste pas simplement dans l’expression de leurs convictions, la participation au vote, mais dans un changement intérieur et un travail sur eux-mêmes, incluant une interrogation critique sur leurs réactions, leurs valeurs, leurs actions, leurs rapports aux autres. Je parle de révolution spirituelle en ayant à l’esprit l’interprétation que Nikol fournit de « la révolution de velours » : une « révolution de l’amour et de la solidarité ». Les citoyens surs de leur pouvoir confrontent leurs différences, sans haine ni violence, en direction d’une fin commune. Ne nous y trompons pas : les figures rhétoriques, les références évangéliques qui émaillent les discours du premier ministre expriment des convictions fortes. Elles seules, le fait que Pachinian soit habité par la conscience de cette mission de renouvellement moral, peuvent expliquer la passion, l’engagement dont il a fait et dont il fait preuve, ainsi que l’adhésion enthousiaste et active de tant de citoyens et une détermination qui sont venues à bout, sans violence, d’un système oppressif. Les modèles assumés de la Révolution de Velours suggèrent la radicalité du personnage, Che Guevara, mais aussi sa confiance dans la force de l’esprit et du dialogue : Vaclav Havel, Nelson Mandela.

Les calculs et les joutes politiques plus ou moins nobles reprennent déjà, mais ils n’entachent en rien un discours, une action, une ambition que j’ai rarement constatées non seulement chez les politiques arméniens, mais ailleurs dans le monde. Ces traits remarquables s’expliquent en partie par les qualités et le parcours de l’homme, Nikol Pachinian, mais aussi par la culture nationale, la force collective étonnante du peuple d’Arménie, qui se manifeste régulièrement dans son histoire récente et dont le premier ministre est un fruit remarquable. Nous connaissons toutefois les risques que courent un dirigeant, un pays engagé dans une révolution morale : sombrer dans la terreur morale. Pachinian deviendrait un Savonarole d’aujourd’hui. Les habits et le style de prêcheur qu’il adopte parfois, les imprécations qu’il adresse à des adversaires politiques peuvent surprendre, quoiqu’ils paraissent concevables quand ils visent des personnalités troubles, comme Robert Kocharian et les puissances qui le soutiennent. Nikol Pachinian sera-t-il un constructeur ou un purificateur ? Rien ne nous autorise à trancher aujourd’hui. Je crois toutefois qu’on doit reconnaître que nous assistons pour la première fois, en Arménie, à l’élaboration d’une véritable vision politique d’ensemble, ambitieuse – celle d’une Arménie réelle qui accueille l’Arménie spirituelle rêvée par tant d’hommes, d’artistes, de poètes (je pense à Vahan Térian). C’est en elle et par elle que les enjeux classiques prendront leur place, l’affirmation d’un État impartial et juste, une résolution équitable pour le Haut-Karabagh, l’amélioration de la situation économique et le reflux de l’émigration.

Comprendre ce tournant, c’est certes mieux saisir les impératifs, mieux cerner les dangers, mais c’est aussi réaliser qu’une chance exceptionnelle s’offre aux Arméniens de fonder une troisième république solide, démocratique et apte à jouer, pourquoi pas, un rôle de modèle pour beaucoup de ses voisins. C’est également s’engager et les soutenir dans leur action afin qu’elle s’accomplisse pleinement pour le bonheur de tous.

Gérard Malkassian

par Ara Toranian le jeudi 18 octobre 2018
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