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DECEMBRE 2017 Rubrique

Le dernier entretien de Charles Aznavour accordé au NAM


Charles Aznavour vient de s’éteindre à l’âge de 94 ans. Pour le numéro des Nouvelles d’Arménie Magazine de décembre 2017, il nous avait consacré un long entretien, après les honneurs qui lui ont été rendus à Hollywood fin 2017 et avant ceux qu’il allait recevoir en Israël. Jusqu’au bout, il regardait plus que jamais vers l’avenir. Nous re-publions l’intégralité de cet entretien.

Nouvelles d’Arménie Magazine : Alors, cette étoile à Hollywood ?
Charles Aznavour :
Il faut que l’on sache que ce que j’ai reçu aux États-Unis, ce n’est pas seulement un honneur pour la France, mais aussi, parce que je suis Franco-Arménien, pour l’Arménie.

NAM : L’avez-vous vécu comme une consécration ?
C. A. :
Une consécration (rires). Non, je ne cherche pas de consécration ! Je ne recherche ni l’argent ni la célébrité, mais je veux tout ce qui est important. Il est vrai que j’ai déjà été beaucoup honoré et qu’il ne me reste plus grand-chose à obtenir.

NAM : Qu’est-ce qui pourrait rester ?
C. A. :
Il reste pour un artiste l’empreinte des mains devant le Chinese theater ! Et puis il y a des lieux où j’aimerais chanter comme l’Apollo à Harlem. On est en train d’étudier si ça peut se faire. Mais je finirai par l’avoir ! J’aimerais être le premier blanc qui chante dans ce théâtre. Et puis je reçois beaucoup d’invitations, d’Israël à la Palestine dont le président veut aussi me rencontrer, comme celui de la Tunisie. Avec ma manière de faire les choses, je rallie beaucoup d’amis pour l’Arménie. C’est une forme de diplomatie. Et j’espère que le jour où il faudra aider l’Arménie, « voter » pour elle, on le fera, plutôt que de soutenir nos ennemis. Mais, même avec les Turcs, j’ai des entrées. Ils m’invitent beaucoup. Je n’y vais jamais. Sans doute voudraient-ils me récupérer ? Mais je ne suis pas récupérable. Pourtant, il est important d’avancer avec eux. Et pas seulement sur la reconnaissance du génocide. Ils disent que ce n’est pas un génocide ! Mais il s’est bien passé quelque chose ! Il y a bien un peuple qui a été massacré ! Tu sais, je n’ai l’air de rien, mais mon petit chemin d’Arménien, je le fais. J’emmerde le monde ! Je pousse les gens à agir, à s’investir et à investir, à donner et à se donner pour l’Arménie. On a un beau pays. Il faut en avoir conscience. Il y a des civilisations anciennes qui ont disparu. Et si on laisse faire, la nôtre disparaîtra aussi. Alors c’est un choix. Je le dis aux Arméniens : il faut se responsabiliser. Si une telle chose venait à se produire, ils en porteraient la responsabilité. Ça ne sera en tout cas pas de ma faute ! Moi je fais tout pour que ce soit le contraire.

NAM : On a l’impression que vous vous impliquez de plus en plus ?
C. A. :
J’étais impliqué depuis le début. Eh oui, je suis impliqué
totalement.

NAM : Aujourd’hui, comment ça se passe avec les autorités ?
C. A. :
Pas trop mal.

NAM : Ça va mieux ?
C. A. :
Je ne leur fais pas de cadeaux (rires) ! Tu ne peux pas savoir ! Je leur dis : « vous êtes inconnus » en dehors de l’Arménie. C’est moi qui suis connu ! Alors il faut profiter de moi ! Moi, je ne peux pas profiter de vous ! Ma fille aux États-Unis, à force de s’énerver, a réussi à faire sortir Vartan Pétrosyan l’humoriste qui était en prison après un accident de voiture. Ça, c’est ma fille ! Très engagée aussi. Sa mère était française quand même ! Mais elle a épousé totalement l’Arménie et pas du tout la France ! Il faut motiver les gens !

NAM:Mais avez-vous l’impression que ça va mieux en Arménie ?
C. A. :
La route n’est pas trop mauvaise. Ça avance. Est-ce que va mieux ? Il y a des choses qui vont mieux. Par exemple j’avais mis en contact les Arméniens avec Pernod-Ricard et ça a marché. Les conditions : les ouvriers devaient être Arméniens, le raisin devait venir d’Arménie. C’était une entreprise étrangère, mais le travail devait être arménien. J’essaye d’être réaliste. De faire profiter de mon expérience, de ce que j’ai appris des choses de la vie. Je le fais aussi pour mes amis français quand il leur arrive de s’égarer : je les mets sur le bon rail. Je leur dis : tu ne peux pas faire ça, ce n’est pas bon. Je crois avoir du bon sens, un état d’esprit normal, et je voudrais que l’on soit des gens normaux. Il faut oublier qu’on a été communistes. On ne peut plus vivre à la manière communiste. En Arménie, il reste encore un peu de chemin à faire pour en sortir totalement. Quand quelqu’un a volé deux sous, on le met en prison alors que des gars qui volent des millions passent à travers. On ne peut pas l’accepter !

NAM : Où en est Aznavour pour l’Arménie ?
C. A. :
C’était hier. Maintenant on a un lieu formidable, tout en haut d’Erevan, avec vue sur toute la ville. On l’appelle « la maison Charles Aznavour ». Elle deviendra une maison de la culture, avec des salles, des lieux d’exposition, un musée, etc. J’ai eu affaire à quelqu’un de la fondation de Kirk Kirkorian. Il s’occupe de la gestion de ses œuvres et est venu nous voir. Il est charmant. Il s’entend très bien avec mon fils Nicolas qui a pris les commandes du projet et fait bien son boulot. On va obtenir des choses, changer d’échelle. Par exemple, à l’époque d’Aznavour pour l’Arménie, une dame avait voulu nous léguer sa maison. Mais ce n’était pas possible. Maintenant, avec la Fondation Aznavour qu’on a créée, ça le deviendra. On pourra s’occuper de gens qui n’ont pas de demeure, les aider, leur donner un toit.

NAM : Qu’est-ce qui manque le plus à l’Arménie ? Où faut-il porter
l’effort ?
C. A. :
Je ne sais pas. Je sais que tout manque et que rien ne manque en vérité. Je ne me suis pas vraiment penché sur la question. Moi, ce que je veux, c’est introduire des choses. Le reste, je ne sais pas. J’imagine qu’il faudrait que l’Arménie dispose d’un équivalent du code Napoléon. Elle a toujours un petit côté soviétique. Il faut y résister. Cet état d’esprit n’est pas bon pour nous. Il est même très mauvais. Mais ne sais pas tout, et je ne fais pas que ça non plus ! Il paraît que j’ai même un travail par ailleurs…

NAM : Est-ce qu’il y a encore du temps pour les loisirs dans votre vie ?
Vous vous lancez des défis importants, comme cette tournée en France.
Vous ne ressentez jamais le besoin de faire une pause ?
C. A. :
Non. Quant aux défis, je les ai tous réussis. Certains ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour me briser : ils n’ont pas réussi. On est trois à ne pas avoir été brisés : Belmondo n’a pas été brisé, Johnny n’a pas été brisé et moi. Pourtant on a tout fait pour nous casser. Un journaliste est venu me voir dernièrement et m’a dit : « Vous croyez que vous allez avoir de bonnes critiques ? ». Je lui ai répondu : « Je n’en aurais pas de mauvaises parce que maintenant je suis une vache sacrée ! » Il m’a regardé drôlement. Mais c’est vrai : on ne peut plus dire du mal de moi. Ça ne rimerait à rien, avec tous les lauriers qu’on veut bien me tresser un peu partout dans le monde.

NAM : Et votre tournée, elle va vous emmener dans quels pays ?
C. A. :
En Algérie et à nouveau en Israël. Il y a des timbres en Israël à l’effigie des Aznavourian. La famille a été élevée au rang des Justes ! On avait abrité des Juifs. On n’en avait pas parlé. Mais ils l’ont découvert. Les Israéliens sont attentifs à ce qui s’est passé. Et ils sont très fins. Ils ont fait un timbre sur cette histoire. Partout où je vais, tous les Juifs m’en demandent ! Je leur dis : si vous en voulez, allez le chercher en Israël (rire) ! Enfin, j’en ai tout de même quelques-uns… Moi j’ai toujours aimé les Juifs. Je l’ai toujours dit. Nous avons tant de choses en commun, dans les malheurs comme dans les bonheurs, mais toujours dans les mêmes valeurs. C’est bien de partager tout ça. Sais-tu que le marché aux Puces a été sauvé par les Arméniens ? Quand il y a eu la guerre, beaucoup des Juifs qui ont dû fuir pour échapper à l’extermination ont confié de préférence leurs boutiques à des Arméniens. Ils ont fait leur travail, ont gagné leur vie, bien sûr, mais à la fin ont rendu ces biens. Eh bien ça, ils l’ont découvert ! Ils ont découvert beaucoup de choses. Ils ont découvert ce que mes parents avaient fait. Combien de Juifs on a sauvés, en dehors des Arméniens ou des Russes ? On n’avait jamais rien dit. Yaïr Auron qui est en contact avec moi, m’a dit un jour : tes parents ont pris des risques pour leurs enfants. J’ai dit oui. Ils ont pris des risques pour eux et pour leurs enfants. Et ils ont eu raison.

NAM : Vous qui visitez toutes les communautés arméniennes du monde,
comment voyez-vous celle de France ?
C. A. :
Les Arméniens sont bien en France, heureux et utiles à la France. Trois points importants. On n’a pas à en dire plus. Je n’entends que des gens qui me disent « On a des voisins Arméniens, ils sont charmants », « On a été en Arménie et on a été bien reçus ». Tous les gens qui sont en contact avec les Arméniens en sortent ravis. C’est le principal.

NAM : Vous avez dit, il y a un an, qu’on risquait de regretter François
Hollande. C’était avant les élections.
C. A. :
Oui, je l’ai dit. Et maintenant qu’on a un nouveau président, il ne faut pas taper dessus. Qu’est-ce que ces critiques ? ! La plupart de ceux qui tapent sur lui ont voté pour lui ! Il a eu le fauteuil que les autres voulaient. Eh bien oui ! on ne peut pas donner des fauteuils à tout le monde ! C’est ridicule. Laissez-le faire ce qu’il a à faire, et attendons de voir ce qu’il va réussir. Maintenant, les mêmes sont en train de dire que finalement avec Hollande ce n’était pas si mal… Il faut savoir ce qu’on veut ! Moi je ne fais pas de politique. Je crois que l’homme est la chose la plus importante. Et Hollande est un homme droit. Il a de l’humour, il connaît son métier. Peut-être que son quinquennat n’a pas été aussi formidable qu’il l’espérait. Mais à sa place, qui aurait fait mieux ? Il faut se mettre un peu à la place des gens. Et maintenant, il faut faire confiance au nouveau président, qui est plus pointu que Hollande à certains égards, mais qui a appris beaucoup de lui. Hollande est homme politique sérieux, un homme bien.

NAM : Avez-vous eu l’occasion de le rencontrer durant son quinquennat ?
C. A. :
Oui. Je l’ai emmené en Arménie, on a diné quelques fois ensemble pour les Arméniens, etc. La première fois que je l’ai vu, je lui ai dit : « Vous savez, je n’ai pas voté pour vous ». Il s’est marré et m’a dit : « Je le savais » ! Mais tu te souviens, Ara, quand il y a eu ce déjeuner à l’Élysée où je devais partir pour New York ? Il a quitté le repas et m’a accompagné sur le perron. Ce qui ne se fait jamais, ou alors avec un homme d’État. C’est une marque d’estime. Elle est réciproque. Dernièrement, on l’a invité à diner dans le midi. Il m’a demandé si je voulais qu’on rende ça public. Je n’ai rien fait du tout. Je voulais qu’on déjeune ensemble parce que j’aime bien le personnage.

NAM : Connaissez-vous Emmanuel Macron ?
C. A. :
Non je ne le connais pas. Mais je vais te dire un secret : sa vie, c’est une de mes chansons. Personne ne l’a remarqué parce que, Dieu merci, Brigitte Macron a un destin plus heureux. Mais « Mourir d’aimer », c’est quoi ? L’histoire d’une femme plus âgée et d’un élève de sa classe. C’est la même vie. Alors automatiquement, j’ai de la sympathie pour lui !

NAM : Allez-vous aller avec lui en Arménie ?
C.A.. :
Alors ça, c’est sûr ! Je vais le voir ces jours-ci. On a pris rendez-vous. Je vais l’inviter pour qu’on parte en Arménie. On va préparer ce voyage. Il ne faut pas qu’on aille en Arménie pour aller en Arménie ! Il faut que ce soit utile. Je ne suis pas politicien, je ne sais pas toujours ce qu’il faut faire, mais je sais ce qu’il ne faut pas faire !

NAM : Êtes-vous allé au Karabagh ?
C. A. :
Oui. C’est une question difficile parce qu’on a affaire à un pays ennemi. Et là, je ne veux pas entrer dans ce jeu. C’est très difficile. Ils sont capables d’acheter n’importe qui, avec l’argent du pétrole. Donc il faut faire de plus en plus de panneaux solaires pour qu’ils vendent de moins en moins de pétrole (rires) ! J’en ai installé chez moi, et mes amis commencent à me suivre ! Ca fait des litres de pétrole en moins, et autant de moins pour acheter des armes ! Et en plus, ça fait des économies pour tout le monde !

NAM : Vous êtes sollicité, j’imagine, par toutes les forces politiques
arméniennes ?
C. A. :
Non, parce que je suis une tête de lard. Et on le sait bien ! En plus, je ne suis pas engagé politiquement. Comme je l’ai dit, ce qui m’importe, c’est l’homme, pas son appartenance politique. Par exemple nous avons déjeuné avec Jack Lang. Parce que moi j’aimerais qu’il redevienne à nouveau ce qu’il était. On ne va pas s’amuser à dire : il est de gauche, il est de droite. Pour moi, c’est l’homme parfait pour la culture. On n’a pas mieux. On en a eu d’autres, qui étaient très bien aussi. Le premier c’était André Malraux, le ministre de De Gaulle. On a eu aussi Frédéric Mitterrand, qui était remarquable. Et puis, il y a Lang. Il est ouvert. Il connaît aussi bien la chanson populaire, que le théâtre l’opéra, la littérature. Depuis Malraux, combien a-t-on eu de ministres qui ont lu trois bouquins et qui ont été nommés à la Culture ? Et combien en a-t-on eu qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas ? Ça me fait rire ! Prenons la chanson : un imbécile a dit un jour que c’était un art mineur ! Est-ce qu’un art mineur peut faire le tour du monde à ce point là ? C’est impossible. Et le plus incroyable est que des artistes y croient. On a fini par les convaincre qu’ils exerçaient un art mineur. Moi je ne suis pas d’accord ! Mais pas du tout ! Je lis des livres et je peux en écrire. Mal ou bien. J’en ai écrit. Je suis publié. J’en vends. Mais il n’est pas sûr qu’un écrivain puisse faire des chansons ! Je veux rassurer mes frères d’armes. Nous ne faisons pas du tout un art mineur ! Un art mineur ne fait pas le tour du monde ! Un art mineur n’est pas planétaire ! Le seul ministre français à avoir eu une initiative qui a été reprise à l’international, dans le monde entier, c’est Jack Lang avec la « Fête de la musique ». C’est lui qui l’a lancée. C’est un bon ministre de la Culture. Peu importe qu’il soit de gauche ou de droite. Et en plus, il est très sympa !

NAM : Puisqu’on parle de culture française, il parait que dans la Maison
Charles Aznavour, on apprend aux enfants le français sur vos chansons.
C’est exact ?
C. A. :
C’est plus tortueux. On ne leur apprend pas le français. On leur apprend à chanter en français. Et par la suite le français entre ! J’avais joué aussi un rôle dans la création de l’école française. En Arménie, je ne veux pas que ce soit l’Amérique qui prenne culturellement le dessus. Je veux que ce soit la France !

Propos recueillis par Ara Toranian

par Claire le lundi 1er octobre 2018
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