Soutenez Armenews !
Soutenez Armenews !
EDITORIAL Rubrique

La révolution après la révolution


Un ex-président en détention préventive. Son successeur mis en examen et frappé d’une interdiction de quitter l’Arménie. Son gendre, sous le coup d’un mandat d’arrêt, en cavale. Un ancien ministre des finances derrière les barreaux. Un archevêque accusé de fraude et de blanchiment d’argent. Une journaliste vedette de la télévision licenciée. Voilà un honorable tableau de chasse pour un nouveau régime qui ne souhaitait pas se livrer à une « vendetta » !

Faut-il en déduire pour autant que l’Arménie est en train de sombrer dans une dérive autoritaire ? Ce serait aller bien vite en besogne ! Cette thèse est pourtant soutenue par une soi-disant vox populi qui s’exprime notamment dans les réseaux sociaux et quelques médias, soupçonnés il est vrai d’être à la solde des oligarques...

De quoi toutefois mettre en colère Nikol Pachinian, qui est bien placé pour connaître l’importance de la presse, et aujourd’hui de Facebook, dans le domaine de la fabrication de l’opinion. Aussi le pouvoir en place est-il fondé à prendre au sérieux ce travail de sape idéologique, même s’il bénéficie toujours d’une très bonne côte de popularité. Car qui dit révolution, dit aussi contre-révolution. Or l’opinion est réputée versatile. Et la crise qui s’annonce avec les suites de la pandémie représente un terreau idéal pour créer du mécontentement.

Y a-t-il pour autant lieu de s’inquiéter ? Il faudrait que les Arméniens soient bien oublieux pour chérir aujourd’hui ce qu’il ont maudit hier avec un beau consensus. Et ce serait les mésestimer que de réduire leur révolution à l’expression d’un simple dégagisme. Car au-delà de la colère contre les anciens responsables, accusés en substance de s’être enrichis au détriment du pays, d’avoir pillé ses maigres ressources et de l’avoir volé jusque dans les urnes (excusez du peu !) c’est aussi une irrésistible aspiration à la justice qui s’est manifestée dans ce mouvement populaire. Et c’est de la réalisation de cette volonté, confirmée par des élections libres, dont les nouvelles autorités sont aujourd’hui comptables.

À ce titre, Nikol Pachinian ne fait qu’appliquer son programme et exécuter ce pour quoi il a été porté au pouvoir, puis élu : amener les dirigeants déchus à répondre de leurs forfaits présumés devant les tribunaux. Ramener l’argent possiblement détourné dans les caisses de l’État. Éradiquer la corruption. Construire un État de droit démocratique, conformément à la volonté populaire.

Dans ce cadre, où est la dérive autoritaire, quand il s’agit de donner les moyens à la justice de faire son travail ? Où est-elle, lorsqu’à travers l’organisation d’un referendum constitutionnel, on en appelle à l’assentiment du peuple pour doter l’appareil judiciaire des outils nécessaires à sa mission, par delà les entraves crées par certains fidèles de l’ancien régime sévissant au sommet de l’administration ?

En essayant de forcer ces verrous, en ciblant les symboles les plus choquant de l’oligarchie, avec discernement, Nikol Pachinian respecte son cahier des charges, qui n’est autre que celui des électeurs. Et qu’importe si cette politique, en s’attaquant à de puissants intérêts, suscite une résistance qui sait se faire entendre. Presque trente ans après l’indépendance de l’Arménie, il est bien temps qu’un de ses gouvernements raisonne en termes d’obligation de résultat à l’égard des électeurs.

Ce qui n’empêche pas de poser la question des limites de cette politique qui par nature est génératrice de tensions. Comment avancer, tout en rassurant ce qui doit l’être, comme notre allié stratégique russe, mais aussi l’ami européen, les investisseurs, et tous ceux qui, pour ne pas se retrouver dans les valeurs incarnées par les autorités, doivent néanmoins garder droit de citer, être respectés et entendus ?

Jusqu’au moment où s’écrivent ces lignes, la coalition « Mon Pas », a pu globalement progresser sur ce chemin de crête. Avec beaucoup de réussite. Même si la question de la mise en détention préventive de Robert Kotcharian, symbole s’il en est des dérives de l’ancien régime, voire de ses crimes, peut faire débat.

Pour autant, si la partie est quasiment gagnée pour la révolution, la montée des tensions, les accès de violence verbale et physique qui au sortir du confinement ont défrayé la chronique parlementaire témoignent de la fébrilité d’un pays qui n’a pas hérité de 200 ans de culture démocratique et qui reste menacé dans son existence. Prenons cette réalité en bonne part : L’Arménie dispose d’une marge de progression ! Ses contempteurs ne seront donc pas au chômage, en dépit du fait qu’elle a pratiquement rattrapé tout son retard durant les deux dernières années.

Tout l’enjeu sera désormais pour elle, selon les termes du récent rapport de l’ONG Freedom House, qui pour être américaine ne dit pas en ces temps que des bêtises, « de gérer les attentes, de maintenir la confiance et de restructurer les systèmes corrompus sans enfreindre les normes démocratiques ». C’est à dire, finalement, de continuer sur sa lancée.

Ara Toranian

par Ara Toranian le samedi 9 mai 2020
© armenews.com 2020


 


 
Thèmes abordés