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EDITORIAL Rubrique

Macron : quasi tout bon


Les Cassandre en ont été pour leurs frais. Le président de la République a bien assisté cette année encore au dîner du CCAF. Et les désaccords qui s’étaient exprimés l’an dernier dans ce même cadre sur la question des « chartes d’amitiés  » ne l’ont en rien dissuadé de venir à nouveau manifester sa sympathie envers la communauté des Français d’origine arménienne et son soutien global à leur cause. Il l’a fait avec son talent habituel dans la forme, stylée et chaleureuse, comme dans le fond, avec une appropriation sans équivoque de la problématique du génocide, dans tous ses aspects : depuis la dénonciation de l’attitude de la Turquie qui a «  évidemment placé au cœur de sa politique ce révisionnisme   », jusqu’à la nécessaire pénalisation du négationnisme «  j’y suis favorable  » « et je vais être ici très clair : nous défendons les mêmes causes, les mêmes valeurs, les mêmes finalités. Il faut trouver le chemin juridique  ». Il n’y a donc plus lieu d’argumenter davantage sur la question du génocide qui « n’est pas un combat des Arméniens pour eux-mêmes, c’est un combat existentiel au cœur de ce qu’est la République française  ».

Pour ceux qui en doutaient, le message porté par tant d’années de combat est aujourd’hui clairement entendu. Cet engagement du chef de l’État sur ce qui constitue la clé de voûte de la cause arménienne représente évidemment un acquis fondamental, qui s’est notamment concrétisé par l’instauration d’une journée nationale du génocide arménien le 24 avril. Il ouvre le champ des possibles sur tous les autres sujets, à l’égard desquels Emmanuel Macron a voulu apporter de nouveaux éclairages, notamment relatifs à sa perception de la donne géopolitique régionale : «  Je suis conscient de tous les défis qui sont devant cette nouvelle Arménie si courageuse. Regardons simplement la carte, et voyons les grands risques et le monde qui se bouscule à ses portes. Quand on a une telle vitalité démocratique, une histoire déjà si tragique, le devoir de la France est bien d’être aux côtés de l’Arménie   ». Merci.

Alors bien sûr tout n’est pas parfait. Et des points de tensions demeurent, en particulier sur les modalités pratiques de la solidarité, qui ont pris en l’occurrence la forme des « chartes d’amitiés  ». Leurs annulations, qui reposent sur l’opposition entre le droit français et le principe de solidarité - une contradiction qui devrait interpeller le champ politique - ont meurtri, humilié et laissé des traces. Il en a résulté une crispation des positions, pour la plus grande joie de la partie azerbaïdjanaise qui était à la manœuvre et jetait de l’huile sur le feu. Il était temps de se sortir par le haut du piège tendu par Bakou, sans avoir à se déjuger, ni d’un côté ni de l’autre. D’où la proposition du président d’ouvrir un chemin pour que « sur la base d’un groupe de travail, on regarde à ce que les collectivités qui veulent apporter un soutien aux populations puissent prendre des décisions utiles qui soient juridiquement compatibles  ».

Il semblerait donc que l’on puisse aller vers un déblocage technique de la situation qui appellera peut-être une réflexion plus générale sur les articles de loi qui ont permis à la circulaire Fabius-Cazeneuve du 2 juillet 2015, d’affirmer qu’ « il est interdit aux collectivités territoriales françaises de conclure des conventions de coopération avec des entités non reconnues par le Gouvernement français, tel que le Haut-Karabakh, la Crimée, ou les entités se présentant comme leur collectivité territoriale  ». Une initiative qui avait ouvert la voie à la circulaire Le Drian-Collomb du 24 mai 2018 invitant en substance les préfets à engager des recours au nom du « contrôle de légalité  ».

Il était temps, à l’heure de la nouvelle grammaire diplomatique issue de la globalisation, de sortir de cette impasse qui limite le spectre des Affaires étrangères françaises à sa dimension strictement régalienne. Un super-jacobinisme inutilement réducteur, voire contreproductif. Reste à savoir quelle forme pourra prendre l’ouverture proposée, qui devra à la fois se montrer respectueuse de l’autorité de l’État légitimé par le suffrage universel et prendre en compte la liberté d’expression des élus locaux, qui, dans une démocratie moderne, ne devrait pas être soumise au même devoir de réserve que les fonctionnaires.

L’essentiel étant qu’on dépasse cette source de tensions d’autant plus superflue que la philosophie politique de LREM (à l’instar finalement des autres partis français), n’a rien d’antinomique avec les fondamentaux de la cause arménienne. Et encore moins depuis la Révolution de Velours qui présente une autre facette du pays.

Encore fallait-il laisser le temps à ce nouveau visage de l’Arménie de s’affirmer. Et aussi laisser le temps de l’expérience aux décideurs issus de LREM, naturellement dépourvu d’historique sur les enjeux de la région, pour qu’ils soient en mesure de gagner en autonomie par rapport aux schémas proposés par un Quai d’Orsay traditionnellement conservateur. Il leur fallait prendre leurs marques, forger leur propre opinion sur le sujet. Laquelle pourra parallèlement s’affiner, au-delà des parties de bras de fer et des intérêts marchands du moment, par les vertus du dialogue, pour peu qu’on en crée les conditions, qu’on lui ouvre la voie. Ce qui semble bien être la direction indiquée par le président de la République au dîner du CCAF. En espérant que les discussions envisagées puissent également répondre à terme à une question restée en suspens le 29 janvier dernier : celle du statut de la représentation de la République du Haut-Karabakh en France, qui ne saurait rester éternellement bannie de tous les échanges ayant trait à l’avenir de la population en danger qui l’a mandatée. Il est aussi temps de sortir de ce blocage qui constitue un obstacle à toute solution privilégiant la « concertation  ». Laquelle a visiblement retrouvé droit de cité.

Ara Toranian

par Ara Toranian le lundi 3 février 2020
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