LE 2 DECEMBRE SUR FRANCE 3 Rubrique

Vasken Toranian : Jennig, cette « héroïne au ton irrévérencieux »


Le réalisateur Vasken Toranian © Alexis Pazoumian.

Pour son premier documentaire long, le réalisateur Vasken Toranian a filmé Jennig, la grand-mère de sa femme. Une mamie irrévérencieuse de 93 ans, au franc-parler redoutable et au rapport cru à la sexualité, qui a su, malgré les épreuves, se frayer son propre chemin. Couturière et amie des prostituées de Marseille, c’est grâce à ces dernières qu’elle a pu élever son fils et lui payer de brillantes études. Un portrait de 52 minutes touchant, diffusé ce 2 décembre à 22h50 sur France 3 PACA. Rencontre avec Vasken Toranian.

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« La côtoyer, c’est comme ouvrir la boîte de Pandore. »

Nouvelles d’Arménie Magazine : C’est votre premier film long qui est montré à la télévision...
Vasken Toranian :
Oui ! Il y a eu des clips, des publicités, mais c’est la première fois que je fais un documentaire de 52’ minutes ainsi. J’ai vraiment eu de la chance car le film n’a pas suivi le processus normal : je l’ai fait dans mon coin à la demande de ma femme, puis je l’ai montré à Robert Guédiguian pour avoir son avis... Et il m’a dit qu’il voulait bien le produire a posteriori ! France 3 PACA l’a accepté direct, ça m’a agréablement étonné ! En France, la prime revient à ce qui est très engagé socialement. Or, Jennig soulève une question un peu sociale, mais c’est surtout un portrait attendrissant, une histoire d’amour entre une mère et son fils. C’est une belle histoire d’amour, d’une époque, d’un quartier, et de tout ce que tu imagines de la relation entre cette couturière et les prostituées, comment elle s’en est sorti grâce à elle et a pu payer des études à son fils.

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« C’est surtout le portrait attendrissant, une histoire d’amour entre une mère et son fils. »

Nouvelles d’Arménie Magazine : Cette rencontre vous a vraiment marquée.
Vasken Toranian :
Totalement ! C’est une héroïne, elle est tout ce que j’aime sauf que je ne le savais pas avant. J’adore son côté irrévérencieux... La côtoyer, c’est comme ouvrir la boîte de Pandore ! Elle était faite pour être revendue pour un mariage arménien, dans le trou du cul de la vallée de Gardanne, elle aurait dû avoir une vie à la con… Mais elle a toujours été très rebelle, refusant de subir le diktat arménien. Elle le dit d’ailleurs dans le film : « Etre fille d’Arméniens, c’est horrible ». Et moi, ça me fait du bien d’entendre ça - et non pas d’entendre que tout est formidable et profond chez les Arméniens.

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A Gardanne.

Nouvelles d’Arménie Magazine : Vous êtes donc d’accord avec cette idée.
Vasken Toranian :
Oui mais après, moi, je n’ai pas du tout eu la même vie… Je suis à Paris, dans une société très moderne, élevée par une mère féministe. Je suis d’origine arménienne et c’est important pour l’aspect mémoriel, c’est quelque chose qui te construit et qui fait de toi quelqu’un de valeur. Mais c’est lourd aussi comme héritage car c’est une culture de la mort, du drame, d’un combat pour la reconnaissance. Et là, d’un coup, voir quelqu’un de léger par rapport à ça, qui se plaint des Arméniens mais tu vois dans sa bouffe, dans ses doigts, dans certains mots que c’est hyper présent et important pour elle, ça m’a fait du bien. La rencontre avec Jennig, c’est aussi appréhender une histoire par le biais humoristique. L’un des meilleurs moyens d’empatir avec le personnage, c’est aussi de faire un pacte par l’humour : tu t’attendris fortement avec quelqu’un par le biais de l’humour, et s’il arrive quoique ce soit de grave, là tu es d’un coup vraiment pris aux tripes.

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« C’est aussi appréhender une histoire par le biais humoristique. »

Nouvelles d’Arménie Magazine : La musique, aussi, peu avoir son rôle pour renforcer ces émotions...
Vasken Toranian :
Le traitement de la musique est l’une des principales qualités, je pense, de Jennig. Parce qu’il y a peu de documentaire qui ont un traitement musical comme celui-ci, avec le thème du personnage, le thème du personnage secondaire, le thème de l’histoire d’amour, et le thème de ce leitmotiv qui vient avec des déclinaisons mineures où tu l’attends pas ; et majeures quand tu l’attends encore moins encore. Ou comment ce traitement léger, humoristique, peut tout à coup, en tapant sur la mémoire des notes, devenir bouleversant. Comme un souvenir d’enfance heureuse qui arrive à un moment où tu es très vieux.
Pendant longtemps, la musique a été le moteur de mes films, mais le problème c’est que ça les rendait assez expérimentaux parce que lyriques. Aujourd’hui, la musique est moins fondatrice dans mon processus de création, même j’écoute bien souvent de la musique quand j’écris. Mais la collaboration dont je suis le plus fier, c’est celle avec la compositrice Julie Roué, avec qui je bosse depuis 10 ans. Et je pense que je la sacralise vachement parce qu’elle fait techniquement le métier que j’aurai adoré savoir faire.

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Citation du documentaire, Jennig parlant à son fils René : « Heureusement qu’y avait les putes, sinon où tu serais ? Au charbon ! ».

Nouvelles d’Arménie Magazine : Pourquoi avoir choisi le septième art pour vous exprimer ?
Vasken Toranian :
Jusqu’à mes 8/9 ans, je voulais être chef d’orchestre ! Parce que j’avais vu Fantasia. Voir plein de couleurs, de lumières, impulsées par un geste : c’était trop beau ! La musique, c’est ce qu’il y a de plus beau au monde, plus beau que le cinéma. Après, ma mère, qui avait une caméra pour le tourisme, nous a expliqué comment ça fonctionnait avec mon frère. Un copain m’a appris à monter, j’ai mis de la musique sur l’image… C’était tellement cool : j’ai su que c’était ça que je voulais faire !

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« Mon pôle de prédilection, c’est l’image. »

Nouvelles d’Arménie Magazine : Plutôt documentaire ou fiction ?
Vasken Toranian :
Fiction ! C’est ce qui m’anime parce c’est ce qui me permet de mieux m’exprimer d’un point de vue artistique. Je n’aurai jamais pensé faire un documentaire, mais après j’ai adoré tourné Jennig : dans le réel, il y a un truc merveilleux qui peut se passer. Avec elle, il y a un truc qui m’a frappé : quand je l’ai rencontrée, elle voulait qu’on fasse un film sur elle. Et elle le méritait, elle était d’un naturel désarmant. Au final, elle me guidait plus que je ne la guidais !

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« Je n’aime pas diriger les acteurs. » © Alexis Pazoumian.

Nouvelles d’Arménie Magazine : Ce qui est pratique pour vous, qui préférez vous occuper de la technique que du jeu des comédiens...
Vasken Toranian :
Je n’aime pas diriger les acteurs ! Chaque réalisateur a son pôle de prédilection, et moi personnellement c’est l’image. Tous les prix que j’ai gagné en festivals sont d’ailleurs en rapport avec cela. Je pense que c’est aussi dû à mon affinité picturale de base, et à un prof de français que j’avais au collège/lycée, mordu de cinéma, à qui je montrais mes courts métrages après les cours et qui me parlait de l’image.
Godard dit : « Ce sont les formes qui disent ce qu’il y a au fond des choses ». Je ne suis pas forcément fan de ses films, mais il n’y a personne qui sait mieux parler de cinéma que lui. Le cinéma à la base était muet, mais y avait beaucoup de choses à dire quand même. J’adore le cinéma expressionniste allemand : chaque placement de cadre, focale, mouvement, direction de la lumière et geste de l’acteur disait beaucoup plus que le cinéma français, où on est dans une culture du dialogue, une culture du littéraire. Qui est horrible pour le cinéma ! C’est peut-être d’ailleurs pour ça que les Américains font de meilleurs films que nous, parce qu’ils ont aucun poids de Molière derrière eux. C’est un tue l’amour, un tue le mouvement, un tue le geste !

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« La couture, c’est un métier qui est beau à filmer et qui révèlent beaucoup de l’histoire de ceux qui l’exercent. »

Nouvelles d’Arménie Magazine : En parlant de geste, ils sont très importants dans Jennig. C’est une ancienne couturière, qui n’arrive plus à faire les mêmes gestes qu’elle pouvait faire par le passé. Et vous filmez cela sans rien cacher des ravages du temps...
Vasken Toranian :
La couture, c’est comme la boxe : c’est un métier qui est beau à filmer et qui révèlent beaucoup de l’histoire de ceux qui l’exercent. Coudre, réparer, transformer,... C’est quelque chose qui peut faire miroiter des histoires personnelles fortes. Je fais beaucoup de films autour du savoir-faire aussi, pour Hermès, pour Chanel, … Je suis tellement familiariser au savoir-faire d’excellence, et j’aime rencontrer les petits mains, et ça nourrit vachement l’imaginaire pour la fiction. Et quand tu vois une couturière comme Jennig, qui n’arrive plus à coudre… Dans mon prochain film aussi la couture a un rôle central... Ce sont des gestes simples qui cachent de belles histoires, d’étrangers souvent. La culture et la mode, c’est ce qui fait briller la France à l’international et, en fait, ce sont quand même que des étrangers ! Et c’est souvent des super belles histoires. La couture, c’est que des histoires de solidarité, d’adoption.

Propos recueillis par Claire Barbuti
Voir la bande-annonce : https://vimeo.com/367301469

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Citation du documentaire : « Elle a 3 enfants. Elle vient de quitter son mari cette folle. Elle a raison : avant, il fallait les supporter. Maintenant, tu fais ce que tu veux ! ».

par Claire le dimanche 1er décembre 2019
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