LIBAN Rubrique

Le groupe d’Haig Papazian censuré pour « atteinte aux symboles du christianisme »


Après une vaste polémique, la direction du Festival international de Byblos au Liban s’est dite « contrainte » d’annuler le concert du groupe de rock Mashrou’Leila prévu le 9 août « pour éviter une effusion de sang ». En réaction, un groupe d’activistes a organisé un concert gratuit le même jour à Beyrouth.

Le conservatisme et les menaces ont eu raison du concert que devait donner le 9 août au Liban le groupe Mashrou’Leila. Hamed Sinno, le violoniste Haig Papazian, Carl Gerges, Firas Abu-Fakher et Ibrahim Badr n’ont pas le droit de jouer leurs morceaux engagés, dénonçant notamment l’oppression et l’homophobie sur le port antique de Byblos. Avec un chanteur ouvertement gay et des textes engagés disséquant des questions sociales et abordant les problématiques LGBT, le groupe Mashrou’Leila, formé en 2008 par des étudiants de l’université américaine de Beyrouth, est accusé d’avoir porté atteinte à la sacralité de symboles chrétiens.

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En 2016, le groupe avait pu se produire au Festival Byblos au Liban.

A l’origine de la controverse : un post publié sur Facebook par le leadeur du groupe, Hamed Sinno, illustré par un photo-montage où le visage de la Vierge Marie a été remplacé par celui de la star américaine Madonna. Publié en 2015, il vient d’être déterré des méandres des réseaux sociaux. Mais aussi deux chansons, Idols et Djin, qui portent atteinte, selon des membres du clergé catholique maronite, aux « valeurs religieuses et humaines ». L’archevêché maronite de Byblos avait notamment réclamé l’annulation du concert, dénonçant « les objectifs du groupe et le contenu de ses chansons  », qui «  portent atteinte dans leur majorité aux valeurs religieuses et humaines et s’attaquent aux symboles sacrés du christianisme ». Un appel à ce sujet avait également été lancé par le centre catholique d’informations, une institution religieuse qui collabore avec les autorités en matière de censure artistique et culturelle. La polémique a atteint son paroxysme fin juillet, sur fond d’insultes et de critiques virulentes à l’égard du groupe, voire d’incitation à peine voilée au meurtre.

Mais alors que les membres du groupe ont été contraints de fuir le pays pour leur sécurité, des fans et membres de la société civile libanaise se sont réunis malgré toutle 9 août dans la capitale pour organiser un concert gratuit de soutien. C’est sur Facebook qu’est née cette idée, sous l’intitulé « La voix de la musique est plus forte  », par un groupe d’une cinquantaine d’activistes qui se revendiquent indépendants.

https://www.youtube.com/watch?v=Mczl-lyU_LY
Leur chanson emblématique, Shim El Yasmine, un hymne amoureux et mélancolique.

Mashrou’ Leila, c’est 10 ans d’existence, 5 albums, des centaines de concerts (dont plusieurs passages à Paris : l’Olympia, l’Elysée Montmartre, Rock en Seine, ...) et de conférences à travers le monde (« Le groupe est sorti de l’underground et a gagné en notoriété à l’étranger mais son discours de critique sociale et de critique de l’hypocrisie morale ne plaît pas à tout le monde  », analyse le musicologue Jean Lambert à nos confrères de Télérama).

« Nous sommes quatre Libanais de différentes religions et milieux socioculturels. Notre objectif est et a toujours été de nous épanouir en temps qu’artistes et d’utiliser les espaces qui nous sont offerts pour essayer de mettre la lumière sur les problèmes du monde qui nous entoure, tout en essayant de rendre les personnes autour de nous fières. Ni plus ni moins  », expliquent-ils sur leur compte Instagram. Sur la scène de Byblos, ils se faisaient une joie de fêter cet anniversaire symbolique, comme ils l’expliquaient à nos confrères de L’Orient Le Jour : « Nous voulons juste célébrer nos 10 ans avec le public, précise l’un des membres, Carl Gerges, avec un grand nombre d’invités. La scène que l’on a prévue devrait être très spéciale et impressionnante, comme à chaque fois que nous avons été en concert à Byblos, avec des écrans et des visuels. Et surtout, et c’est le plus important pour moi, nous espérons dévoiler sept nouvelles chansons qui n’ont jamais été jouées auparavant. » Raté. En attendant, on peut se jeter sur leur dernier album paru cette année, The Beirut School, celui de la maturité, qui réunit un best of de leurs titres, avec trois nouvelles chansons sublimes.

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En 2019, pour les 10 ans du groupe, est sorti le best of The Beirut School, avec 3 inédits.

Dessus, on peut notamment apprécier le toucher subtil du violoniste Haig Papazian. Né à Beyrouth, quand on lui demande quand il a été le plus heureux,il rétorque : « Quand j’étais enfant à Bourj Hammoud et que je croyais que je vivais en Arménie et pas au Liban. Je ne savais pas qu’il y avait la guerre, je ne savais rien, et j’étais avide de tout apprendre. Est-ce que je peux être plus dramatique ? ». Celui qui porte ce prénom en hommage au héros Haig Nahabed s’est passionné très tôt pour l’instrument à cordes et a étudié dans une école de musique arménienne. Riche de cette double culture, il a co-fondé Mashrou’Leila en 2008 alors qu’il apprenait l’architecture à l’Université américaine de Beyrouth. Malgré le succès musical, il a poursuivi ses études et a reçu le prestigieux prix Fawzi Azar Architectural en 2008.

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Haig Papazian, virtuose du violon, riche de sa double culture arméno-libanaise.

Claire Barbuti

Plus d’infos : www.mashrouleila.com

par Claire le mardi 13 août 2019
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