LAURENT LEYLEKIAN Rubrique

L’Arménie soumise, c’est fini


Il y a environ un an, Nikol Pachinian s’emparait du pouvoir en Arménie aux termes d’une « révolution de velours » conduite sans effusion de sang. Si la plupart des observateurs s’accordent sur le remarquable sens tactique et sur l’art consommé de la communication politique par lesquels l’ancien opposant est parvenu à ses fins, beaucoup comme moi s’inquiétaient des évolutions géopolitiques qui pouvaient découler de ce changement de régime.

Plus jeune que ces prédécesseurs, plus ouvert sur l’Occident également, on pouvait légitimement craindre que le nouveau Premier ministre se révèle un Saakachvili arménien. Pressé d’en découdre avec le grand frère russe, il aurait ipso facto précipité son pays dans la tourmente d’un affrontement que Moscou n’aurait pas manqué de provoquer par proxy interposé, en l’occurrence en donnant carte blanche à l’Azerbaïdjan pour attaquer à nouveau le Haut-Karabagh, voire l’Arménie proprement dite. C’était d’ailleurs l’espoir à peine dissimulé de Washington de se servir de Pachinian et de ses jeunes ministres fraichement émoulus des meilleures universités américaines d’arracher enfin l’Arménie de l’orbite russe, les intérêts vitaux des peuples de la région passant par pertes et profits.

Or jusqu’à présent il n’en est rien. Mea Culpa donc, il semble que Pachinian sache déployer autant de talent tactique sur la scène internationale qu’il a su le faire pour conquérir le pouvoir. Dès le début, il a trouvé le bon ton et la bonne distance avec Moscou en donnant des gages que l’Arménie ne changerait pas d’alignement stratégique mais, néanmoins, en rééquilibrant autant que faire se peut une relation qui ressemblait bien trop à une inféodation. Le nouveau pouvoir n’a ainsi pas hésité à trainer en justice de nombreux oligarques protégés du Kremlin, l’ancien Président Kotcharian en tête mais aussi le général Yuri Khachaturov, le puissant secrétaire général de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective. Et côté économique, Pachinian tente de desserrer l’étreinte de Moscou en approfondissant la relation de l’Arménie avec l’Union européenne : en déplacement à Bruxelles début mars, il a exhorté la Troïka de l’Union à apporter un soutien politique et financier à la révolution de velours en accélérant le processus de ratification du CEPA, l’accord global de partenariat économique signé entre Erevan et les 27.

Si ces initiatives politiques ont pu tendre les relations avec Poutine, Pachinian s’est cependant bien gardé de franchir les lignes rouges des grands équilibres géostratégiques. Au grand dam de Washington donc, une équipe non combattante de démineurs et de médecins militaires arméniens, accompagne désormais le détachement russe en Syrie. De même, le projet arméno-iranien d’augmenter la capacité du gazoduc entre les deux pays sert évidemment leurs intérêts mutuels, en permettant notamment à l’Arménie de devenir un pays de transit énergétique vers la Géorgie, mais il sert aussi les intérêts régionaux russes.

C’est cependant sur la question du Haut-Karabagh que la position de Pachinian s’avère la plus novatrice et la plus susceptible de faire bouger les lignes. Ce n’est pas tant que les positions arméniennes aient fondamentalement changé mais c’est le ton de l’Arménie qui s’est raffermi. Que dit Pachinian ? Que les citoyens de la République d’Artsakh – ex Haut-Karabagh – ne votent pas en Arménie et qu’ils ne sont donc pas représentés par l’Arménie à la table des négociations ; qu’en conséquence, leurs autorités élues doivent revenir à cette table en conformité avec les accords de cessez-le-feu de 1994 ; Que l’interprétation des principes d’intégrité territoriale, du droit à l’autodétermination et de non-recours à la violence recevant depuis des lustres des interprétations différentes des belligérants, il appartenait aux médiateurs d’énoncer à leur tour leurs vues quant à l’application de ces principes ; Que les populations des Etats belligérants devant être préparées à la paix et aux concessions mutuelles nécessaires, ils prendra la liberté de s’adresser directement au peuple azerbaïdjanais et non plus seulement à ses représentants.

Rien de révolutionnaire donc mais une liberté de ton et une assurance qui constituent une nouveauté pour un Etat plutôt habitué à faire profil bas. Les récents propos de David Tonoyan, le ministre de la défense sont là pour le confirmer à qui en douterait.

Réagissant aux habituelles menaces azerbaïdjanaises intervenues peu après le sommet Pachinian-Aliev du 29 mars, le ministre alors en déplacement à New York a indiqué qu’en cas de reprise du conflit, l’Arménie ne se contenterait plus de défendre ses positions et celles de la République d’Artsakh comme elle l’a fait jusqu’à présent mais qu’elle avancerait en territoire ennemi. Une position dont il a ultérieurement expliqué les fondements en affirmant que « nous ne permettons pas à l’adversaire de nous parler dans une position de force et de poursuivre des objectifs maximalistes au cours du processus de règlement du conflit, quel que soit le temps qu’il prendra ».

Cette prise de conscience par l’Arménie de sa force relative et l’affirmation de cette force ont secoué les médiateurs du groupe de Minsk généralement habitués à emboiter le pas des positions azerbaïdjanaises et elles paniquent littéralement le pouvoir d’Azerbaïdjan dont la nature dictatoriale souffrait déjà de la comparaison avec l’Arménie démocratique. Aliev – coutumier des fanfaronnades militaires – semble prendre peur et en rabattre, et c’est sans doute bien là l’effet recherché.

On n’aurait cependant tort de ne voir dans ce changement de ton qu’une habileté tactique. Car on peut aussi y déceler une nouvelle étape dans le processus historique de résurrection de l’Arménie. La psyché d’une nation ne sort pas indemne de près de neuf cents ans d’asservissement turco-mongol puis ottoman, suivi d’un génocide et de quatre-vingt ans de soviétisme. Le problème n’est pas tant de reconstruire une élite compétente qu’une élite sure d’elle-même et bien convaincue du caractère non-négociable des intérêts vitaux de la nation qu’elle représente. A cette aune, il est sans doute remarquable que l’Arménie rompe avec l’esprit de soumission et affirme plus que jamais sa souveraineté après moins de deux générations d’indépendance. Il faut croire qu’Anatole France était visionnaire lorsqu’il en avril 1916 – alors que le génocide battait encore son plein – il déclara à la Sorbonne lord d’un meeting en hommage à l’Arménie : « L’Arménie expire. Mais elle renaîtra. Le peu de sang qui lui reste est un sang précieux dont sortira une postérité héroïque. Un peuple qui ne veut pas mourir ne meurt pas ».

par Stéphane le samedi 13 avril 2019
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