EDITORIAL

Robert Kotcharian : pour une justice juste


Doux euphémisme : le deuxième président de l’Arménie, qui a régné sans partage pendant 10 ans sur le pays, n’a pas laissé que de bons souvenirs…Depuis la révolution de palais qui l’a porté à la tête de l’Etat en 98 jusqu’à la répression meurtrière de la manifestation du 1er mars 2008 qui clôturera dans le sang son exercice du pouvoir, sa mandature a été marquée par la violence politique et l’explosion généralisée de tous les maux (hormis la guerre) du pays. Deux épisodes suffisent à planter le décor : l’attentat au Parlement du 27 octobre 99 et la bavure criminelle de ses gardes du corps au Paplavok, le 24 septembre 2001. S’y ajoutent, les passages à tabac multiples de journalistes et d’opposants, le climat de terreur instauré dans la presse, la systémisation de la dérive oligarchique, de la corruption, des prébendes, du bazardage des maigres ressources du pays, de la fraude électorale, etc. Autant de fléaux qui s’étaient développés sous le régime précédent et qui ont atteint leur apogée avec son successeur, avant de connaître une bien trop lente et superficielle décrue avec Serge Sarkissian.

Pourtant, c’est sous les auspices de la libération des premiers prisonniers politiques de l’Arménie indépendante, ceux du parti Dachnak, que la présidence de Kotcharian avait débutée, annonçant à l’époque l’aube d’une ère nouvelle. Idem, de son positionnement sur la question nationale, tant vis-à-vis du génocide que de l’Artsakh. 

Autant de pétitions de principes qui, en ramenant la confiance, avaient surtout permis de détourner l’attention des forfaitures qui n’allaient pas tarder à se révéler. L’hirondelle Kotcharian n’allait pas faire le printemps arménien, comme le montrera la suite des événements.

Aussi - toutes choses étant égales par ailleurs-, n’est-ce pas sans un certain malaise que l’on assiste aujourd’hui, à travers l’incarcération de Robert Kotcharian, à ce qui ressemble bien à la première entorse aux valeurs de la révolution de velours. Car qu’on le veuille ou non, qu’on le soutienne ou qu’on le déteste, il s’agit d’un ex-président qui a représenté à ce titre le pays. Et respecter la fonction - même si l’on considère qu’il en a abusé - n’est pas déroger à la justice. C’est se prévaloir du sens de l’Etat et prendre au sérieux les institutions de l’indépendance. S’en montrer, au besoin, digne pour deux. D’autant, sans préjuger du fond de l’affaire, que Kotcharian se trouvait dans l’un de ses nombreux points de chute à l’étranger lorsqu’il a reçu la convocation du service d’enquête sur les événements du 1er mars 2008, et qu’il y a répondu sans atermoiement, en faisant, pour le coup, honneur à son ex-fonction. Et ce, bien qu’il n’ignorait rien des risques de vendetta et de la volonté dominante d’en découdre avec lui.

Il est certes légitime de demander à Kotcharian des comptes, et pas seulement dans cette affaire, étant donné les soupçons qui pèsent sur les ressorts de son incroyable enrichissement personnel, estimé à plusieurs centaines de millions de dollars alors même qu’il déclarait un salaire de 800 euros par mois en tant que président.

Portées au pouvoir par le peuple pour nettoyer les écuries d’Augias (et faire revenir l’argent), les autorités sont parfaitement légitimes à s’attaquer à travers lui au symbole même d’un passé qui ne passe pas. Et à donner ainsi un coup d’arrêt à l’impunité. C’est la moindre des choses, à condition toutefois que ce tour de vis reste dans les clous. L’Arménie a trop souffert des petits arrangements avec la loi pour s’en accommoder à l’heure de son nouveau départ revendiqué vers la construction d’un Etat de droit. Or, la mise en détention préventive de Kotcharian ne va pas de soi, dès lors qu’il a fait le voyage pour se présenter volontairement devant la justice arménienne. L’inverse d’un fugitif. Comment dans ces conditions légitimer une telle mesure qui se justifie pour empêcher les risques d’échapper aux poursuites, de récidiver ou d’entraver le fonctionnement de la justice ?

Une assignation à résidence n’aurait-elle pas répondu avec plus d’élégance, voire d’efficacité, aux mêmes besoins ? N’aurait-elle pas envoyé un message plus conforme à l’idée que l’on se fait de l’indépendance de l’institution judiciaire et du respect des droits de l’homme dans la nouvelle Arménie ? N’aurait-elle pas également éviter de donner l’aura du martyr à un chef qui, en bravant le danger, a voulu sauver son honneur mais aussi galvaniser ses fidèles ? Notamment dans le « clan des Kararbartsis », pour rependre l’expression chère à Ter petrossian durant la campagne de 2008.

Kotcharian n’est ni sympathique, ni charismatique. Mais il est réputé influent. La réaction à son emprisonnement de la Russie, notre allié stratégique, montre en tout cas qu’il n’est pas isolé. Raison de plus pour opposer tranquillement la force du droit au droit de la force. Sans surenchère démagogique.

La révolution de velours tire sa légitimité de sa dimension éthique. Ce qui implique un respect scrupuleux de la défense. En particulier vis-à-vis de l’opposition. Dans cette affaire, le message du pouvoir sera d’autant plus fort qu’il se montrera irréprochable. Attention donc aux habituelles sorties de route à connotation autoritaire. Elles seraient d’autant plus contreproductives qu’il revient à ce gouvernement le mérite d’avoir amené pour la première fois un dirigeant arménien à répondre de ses actes devant la justice arménienne. Ce qui justifie un coup de chapeau, mais aussi l’attente d’un procès équitable.

par Ara Toranian le mardi 7 août 2018
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