HAYTOUG CHAMLIAN Rubrique

En 2005, lors d’un séjour familial prolongé en...mois maudit


En 2005, lors d’un séjour familial prolongé en Artsakh, dans la ville de Shoushi, nous avons visité des habitants, dans leurs maisons, pour les connaître et pour qu’ils nous connaissent.

En cette occasion, j’avais pris des notes de voyages. En voici une, datée donc de 2005 :

« Artour et Liana ont trois enfants, Inga, Inna et Sarkis, tous nés après le cessez-le-feu.

Ils vivaient tous les deux en Azerbaïdjan, jusqu’au début de la guerre.

Artour a participé aux combats. Il était conducteur de char d’assaut.

Son fils de 9 ans, Sarkis, est convaincu que son papa était dans le premier blindé qui a pénétré dans Chouchi, sans se rendre compte que la preuve de son heureuse méprise se trouve exposée à l’entrée même de la ville, avec son inscription funèbre ; en effet, son père a plutôt eu de la chance de ne pas faire partie de l’équipage du premier blindé en question, dont tous les membres ont été tués, littéralement immolés, dans leur véhicule de combat même.

Jusqu’en 1988, Artour et Liana ont toujours vécu avec les Azéris, en Azerbaïdjan. Mais dès le début du mouvement de l’Artsakh, Artour a commencé à militer. « La Patrie a appelé », résume-t-il. Et puis, après les massacres des Arméniens d’Azerbaïdjan, il a rejoint les rangs des combattants.

Liana se souvient de ce jour où, à Bakou, elle était sur le balcon lorsqu’elle a vu des jeunes azéris débarquer de leur voiture dans la rue, assoiffés de sang arménien. Elle se souvient comment sa mère lui a alors crié de se retirer du balcon. Sa mère qui, par la suite, avait mis un bidon d’essence et une hache à côté de la porte de leur appartement. En expliquant à sa fille que lorsque les Turcs viendraient les attaquer, il fallait essayer d’en tuer un ou deux, avant de mourir… Et surtout ne pas tomber vivante entre leurs mains.

Pour conclure ce qui s’est passé durant cette période, Artour serre fermement ses deux mains ensemble, et dit : « la Nation entière ne fit qu’une ».

Après le cessez-le-feu, Artour et Liana ont vécu pendant un certain temps dans une autre région en Arménie. Mais comme on entendait souvent parler de la reprise des hostilités, Artour a décidé qu’ils déménageraient à Shouchi. Pour ne pas risquer d’être éloigné, au cas où la guerre recommencerait.

À présent, il a un petit emploi. Elle est institutrice. Ils vivent dans une maison modeste et sobre.

Liana essuie bien quelques larmes furtives, à quelques reprises, mais en général, un large sourire illumine son visage.

Leurs enfants sont joyeux, rieurs. Leur fille aînée joue du piano, et apprend à chanter. La cadette commence à peine à marcher. Leur fils, Sarkis, dessine très bien. » Voilà, ici ce termine ma note de voyage de 2005.

Onze ans plus tard, celui qui était le petit garçon évoqué plus tôt, celui qui était sûr que son père était dans le premier blindé qui est entré à Shoushi le jour de la libération de la ville, celui qui dessinait si bien, eh bien ce garçon, Sarkis, a été tué au combat, en Avril 2016.

Il avait 20 ans. Il avait terminé son service militaire, mais il a voulu participer, en tant que volontaire, aux combats intensifs qui ont commencé au début du mois d’Avril 2016 et qui, malgré la désignation de « guerre de 4 jours », se sont poursuivis en fait tout au long de ce mois.

Sarkis se trouvait dans une tranchée. Selon un stratagème dont ils ont l’habitude, les Azéris avaient blessé un autre soldat arménien, en prenant soin de ne pas l’achever. Celui-ci était donc en train d’agoniser, en dehors de la tranchée. L’objectif de l’ennemi était de le garder en vie, en sachant que tôt ou tard un de ses camarades allait bien sortir de son poste, pour tenter de le sauver. Et c’est ce qui est arrivé, cette fois-ci encore.

Sarkis est sorti de sa tranchée, et sous les balles de l’ennemi, a réussi à soulever son camarade blessé sur son dos, pour tenter de retourner avec lui à l’abri du feu. Ils sont cependant tombés tous les deux sous les projectiles. Un troisième camarade encore s’est rué à leurs secours, risquant lui aussi sa vie pour sauver les leurs, mais hélas, en vain.

C’était donc il y a 3 ans, au mois d’Avril 2016. Durant lequel seulement, dans la guerre entre Arméniens et Turcs, sur le front de l’Artsakh, les Arméniens ont perdu 120 des leurs, incluant des civils.

Décidément, un mois de malédiction, depuis 1915, pour les Arméniens.

Haytoug Chamlian
https://haytougchamlian.blog/

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Sarkis Kasparian (Gasparyan), en 2005,
à la colonie de vacances « Aram Manouguian » de Shoushi.
Tué au combat en Avril 2016

par Ara Toranian le dimanche 31 mars 2019
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