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SEANCE DU 7 NOVEMBRE 2000
RECONNAISSANCE
DU GÉNOCIDE ARMÉNIEN
Demande de discussion immédiate
d'une proposition de
loi
(suite)
M. le président. Je rappelle au Sénat que, en application de
l'article 30, alinéas 1 et 4 du règlement du Sénat, M. Jacques Pelletier et
cinquante-neuf de ses collègues ont demandé la discussion immédiate de la
proposition de loi de MM. Jacques Pelletier, Robert Bret, Jean-Claude
Gaudin, Bernard Piras, Michel Mercier et Jacques Oudin relative à la
reconnaissance du génocide arménien de 1915.
Le délai prévu par l'article
30, alinéa 2, du règlement est expiré et le Sénat a terminé l'examen de
l'ordre du jour prioritaire.
En conséquence, je vais appeler le Sénat à
statuer sur la demande de discussion immédiate.
Je rappelle que, en
application de l'alinéa 6 de l'article 30 du règlement, le débat engagé sur
cette demande ne peut jamais porter sur le fond.
Ont seuls droit à la
parole l'auteur de la demande, un orateur « contre », le président ou le
rapporteur de la commission et le Gouvernement.
Aucune explication de
vote n'est admise.
La parole est à M. Pelletier, auteur de la demande de
discussion immédiate (Applaudissements.)
M. Jacques
Pelletier. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers
collègues, l'Assemblée nationale a reconnu à l'unanimité, le 29 mai 1998, le
génocide arménien de 1915.
Depuis, aucune inscription à l'ordre du jour
de notre assemblée n'a été possible. Certains ont avancé qu'il n'appartenait
pas au Parlement de qualifier l'Histoire, tâche dévolue à l'exécutif en sa
qualité de responsable de la politique étrangère de la France.
Que les
parlementaires ne soient pas des historiens, je veux bien le croire. Mais je
suis persuadé que ce que nous faisons s'apparente à l'interprétation de
travaux de recherche.
Que faut-il faire lorsque la communauté
scientifique est unanime pour qualifier tel événement de génocide ? Il me
semble qu'il est de notre devoir, parce que nous sommes les représentants du
peuple français, de reconnaître ce qui a été démontré
scientifiquement.
Plus d'un an et demi après le vote de l'Assemblée
nationale, le Sénat peut enfin se prononcer sur cette question, et je tiens
à féliciter ceux qui n'ont jamais baissé les bras ; je me suis d'ailleurs
associé à leurs démarches pour que cette proposition de loi soit exminée au
Sénat. La détermination finit toujours par payer !
La reconnaissance du
génocide arménien est un acte symbolique qui n'a d'autre prétention que
d'affirmer : « Oui, selon l'avis des chercheurs, au vu de nombreux
témoignages et du travail minutieux de vérification des faits, les
événements dont ont été victimes les populations arméniennes d'Asie mineure
en 1915 ont bel et bien constitué le premier génocide du xxe siècle. »
Le
terme de « génocide » a été défini pour la première fois en 1943 par Lemkin.
Il désigne un plan coordonné et méthodique visant à détruire les fondations
de la vie de groupes nationaux, dans le dessein final d'annihiler ces
groupes eux-mêmes.
Le génocide est dirigé contre le groupe national en
tant que tel, et les actions qu'il implique sont dirigées contre les
individus, non pas en fonction de leurs qualités individuelles, mais en tant
que membres du groupe national en question.
A partir de ce concept
initial a été élaborée la définition de l'assemblée générale des Nations
unies du 9 décembre 1948. Cette définition comporte cinq éléments essentiels
: le meurtre, l'atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale, la
soumission intentionnelle à des conditions d'existence devant entraîner la
destruction physique totale ou partielle, les mesures visant à entraver les
naissances, le transfert forcé des enfants.
Le génocide se caractérise
par l'intention de détruire un groupe de personnes, un groupe national,
ethnique, racial ou religieux.
Les événements de 1915 répondent en tous
points à l'acception tant conceptuelle que juridique du génocide.
Le
génocide arménien trouve ses fondements dans le déclin de l'Empire ottoman,
qui exerce alors une forte répression contre l'ensemble de ses minorités et
qui, en 1895-1896, lance les premiers pogroms contre les Arméniens.
En
1909, la doctrine de « turquisation intransigeante », mise en application de
façon systématique par les « Jeunes Turcs » arrivés au pouvoir l'année
précédente, causera déjà la mort de 20 000 Arméniens.
Lors de la Première
Guerre mondiale, l'Etat turc de l'époque rendit la minorité arménienne
responsable de la défaite et s'engagea dans la voie du massacre collectif :
les notables, puis les soldats arméniens de l'armée turque furent
massacrés.
La loi provisoire de déportation du 30 mai 1915, qui sera
déclarée inconstitutionnelle par le Parlement turc en 1918, puis la loi du
10 juin 1915 définissant la manière d'enregistrer les biens des déportés
sont les seuls actes législatifs turcs signifiant le génocide.
Il reste
que, en moins d'un an, entre 800 000 et 1 500 000 Arméniens périront. Les
survivants seront islamisés systématiquement.
Les responsables « Jeunes
Turcs » du génocide seront, du reste, jugés et condamnés à mort par
contumace en 1919 par le gouvernement turc.
Aucun doute ne persiste sur
la réalité historique du génocide.
Le Parlement français, en
reconnaissant la réalité du génocide arménien de 1915, souhaite se faire
entendre autant des descendants des victimes du génocide que de l'Etat qui
l'a perpétré, celui-là même qui souhaite aujourd'hui rejoindre notre grand
projet européen.
Mes chers collègues, l'Allemagne a commis, voilà plus de
cinquante ans, ce que l'on a qualifié à l'époque d' « irréparable ». Et
pourtant, par la volonté d'un peuple tout entier et par une foi inébranlable
en un idéal de paix, nos voisins et amis allemands ont montré au monde que,
aussi terrible soit-elle, l'histoire reste l'histoire, qu'elle ne sert qu'à
guider le présent pour mieux construire l'avenir.
M. Jean-Claude
Gaudin. Très bien !
M. Jacques Pelletier. Reconnaître le
génocide arménien de 1915 ne revient pas à affirmer que la Turquie
d'aujourd'hui est une nation barbare. Aucune nation du monde ne peut se
prévaloir d'avoir été un modèle d'humanité à travers son histoire. Nous
savons tous qu'à un moment ou à un autre notre peuple, le peuple dont nous
sommes les descendants, celui dont nous assumons l'héritage a, lui aussi,
commis l'irréparable.
Nous ne sommes pas pour autant, aujourd'hui, des
barbares. Il ne nous appartient pas de juger les faits passés. En revanche,
nous devons les analyser pour mieux les comprendre et pour que plus jamais
ce dont nous avons honte aujourd'hui ne puisse se répéter.
M. Louis
Boyer. Il faut y croire !
M. Jacques Pelletier. La Turquie
souhaite intégrer l'Union européenne. Il me semble que, dès lors, les
représentants des citoyens français que nous sommes ont le devoir de
demander au pays au nom duquel un massacre a été commis qu'il prenne
conscience de ses actes et qu'il en perpétue le souvenir.
Cette démarche
s'inscrit tout naturellement dans le respect du droit à la mémoire :
pourrions-nous accepter un Etat qui n'a pas reconnu son passé ? Non, cela va
de soi.
La Turquie a intérêt à reconnaître ce génocide et à montrer aux
populations arméniennes de Turquie ou de la diaspora que l'heure est au
pardon et à la réconciliation.
Certes, des générations d'Arméniens auront
été marquées par ces événements terribles, mais l'heure ne doit plus être
aux rancoeurs. L'heure est à la construction d'un avenir meilleur, dans
lequel la paix et l'harmonie triompheront des maux du passé.
Il ne
subsiste pas, aujourd'hui, de culpabilité collective allemande par rapport
au génocide juif. Mais c'est uniquement parce que les dirigeants allemands
de l'après-guerre ont accepté l'idée de responsabilité.
Qu'on me
permettre de reprendre un propos de Paul Ricoeur : « Le pardon, s'il a un
sens et s'il existe, constitue l'horizon commun de la mémoire. »
Quelle
est donc la portée profonde de la reconnaissance, par le Parlement français,
d'événements qui se sont déroulés il y a quatre-vingt-cinq ans, dans un pays
étranger ? Cette portée n'est que symbolique puisqu'il ne s'agit en aucun
cas de condamner la Turquie actuelle. Il s'agit, au contraire, de lui tracer
la voie vers l'ouverture.
Cet acte nourrira l'espoir de participer à une
paix durable entre les Turcs et les Arméniens, à la consolidation de leurs
démocraties respectives et au renforcement des droits de l'homme.
Je
souhaite ardemment que la Turquie reconnaisse, elle aussi, le génocide de
1915. Par là, elle s'acquitterait d'une partie de la dette contractée à
l'encontre des Arméniens du monde entier.
L'immunité se mérite : elle
implique la reconnaissance publique de ses crimes et l'acceptation des
nouvelles règles démocratiques.
Les Arméniens, si le devoir de mémoire
est affirmé, pourront ainsi explorer la nouvelle voie du pardon accordé à
ceux qui admettent leurs offenses.
Le Parlement français souhaite tendre
une perche à la Turquie. Il appartiendra désormais à celle-ci de la saisir,
sans jamais croire que nous souhaitons la noyer sous des flots de
condamnations.
Mais dire du passé qu'il n'a jamais existé est bien pis
que la torture ou la mort. Nier ce génocide, c'est vouloir faire une
nouvelle fois disparaître ce peuple, sa mémoire et le patrimoine que les
Arméniens représentent pour l'humanité.
Les faits sont les faits, et il
n'appartient à personne de les modifier ou de les faire
oublier.
Aujourd'hui, la repentance est à l'honneur : l'Eglise pour ses
positions envers les juifs, la France pour la torture en Algérie, le
Président de la République, en 1995, pour la rafle du Vel-d'Hiv...
Une
nation se grandit en regardant son passé en face, et c'est tout ce que nous
souhaitons à la Turquie.
Personne n'entend mettre en cause une quelconque
responsabilité du peuple turc ou de ses dirigeants actuels : le génocide a
eu lieu il y a quatre-vingt-cinq ans et le système politique de la Turquie
d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celui de l'Empire ottoman.
Le problème
n'est pas tant de convaincre les Turcs, ou d'autres, car quiconque s'est
penché sur ce douloureux problème sait qu'il y a bien eu génocide. Il s'agit
d'amener la Turquie à comprendre que la persistance dans le négationnisme
présente pour elle plus d'inconvénients qu'elle ne lui procure
d'avantages.
En d'autres termes, le contexte international doit être tel
que la pression dépasse le seuil critique. Les ambitions européennes
d'Ankara créent précisément un tel contexte. Nous souhaitons que les esprits
mûrissent.
Le Parlement français, défenseur des libertés et des droits de
l'homme, doit aujourd'hui reconnaître les événements de 1915 en Asie mineure
comme le premier génocide du siècle qui s'achève.
Puisqu'il est question
du devoir de mémoire, il faut agir pour que ce crime s'inscrive dans notre
conscience collective et serve d'enseignement pour en empêcher le
renouvellement. Nous savons tous que nous ne sommes jamais complètement à
l'abri de tels débordements ; récemment, le Cambodge, le Rwanda, le Kosovo
et quelques autres furent là, hélàs ! pour nous le rappeler.
Je
souhaiterais, pour conclure, citer encore une phrase du philosophe Paul
Ricoeur qui illustre cet impératif de qualification du passé comme élément
fondateur de la construction du futur : « Sous l'histoire, la mémoire et
l'oubli. Sous la mémoire, l'oubli et la vie. Mais écrire la vie est une
autre histoire. » (Applaudissements.)
M. Jean-Claude
Gaudin. Excellent !
M. le président. La parole est à M.
Delong, contre la demande de discussion immédiate.
M. Jacques-Richard
Delong. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers
collègues, se prononcer contre la discussion de cette proposition de loi,
c'est faire preuve non pas de dureté, mais de rigueur.
Se prononcer
contre la discussion de cette proposition de loi, c'est non pas nier
l'existence du génocide de plusieurs centaines de milliers d'Arméniens
pendant une période troublée de la fin de l'Empire ottoman et de la Première
Guerre mondiale, mais affirmer l'incompétence du Parlement et
l'inopportunité de légiférer en cette matière.
Se prononcer contre la
discussion de cette proposition de loi, c'est refuser non pas de faire
mémoire, mais la manipulation du devoir de mémoire au service des intérêts
du présent.
Se prononcer contre la discussion de cette proposition de
loi, c'est non pas faire oeuvre d'injustice, mais servir la paix.
On peut
douter très fortement de la constitutionnalité de cette proposition de
loi.
Il est inapproprié d'utiliser la loi pour reconnaître des faits. Le
professeur Guy Carcassonne écrivait dans Le Point daté du 30 avril
1999, après que notre conférence des présidents eut décidé de ne pas
inscrire à l'ordre du jour du Sénat la proposition de loi ayant le même
objet, adoptée par l'Assemblée nationale : « Cette proposition consiste à
introduire dans notre droit une catégorie à vrai dire stupéfiante, celle de
la vérité par détermination de la loi. Le Parlement se verra sommé, au lieu
de définir le légal de l'illégal, de dire le vrai. Le genre législatif est
menacé de dénaturation. »
La loi doit avoir des effets d'ordre interne.
La proposition de loi se borne à constater des faits extérieurs à la
compétence territoriale du Parlement français. Elle n'en tire aucune
conséquence dans l'ordre juridique interne.
Si l'on pouvait reconnaître
un effet à cette proposition de loi, dès lors qu'elle serait adoptée, ce
serait la force d'une injonction au Gouvernement de la République d'agir,
notamment dans les instances internationales, en conformité avec les
principes énoncés par les auteurs de la proposition. Or j'affirme que le
Parlement n'a pas, aux termes de la Constitution, la possibilité d'adresser
des injonctions au Gouvernement, y compris et surtout dans le domaine
diplomatique. La Constitution définit les compétences de chaque organe. Dans
le domaine diplomatique, elle confère au Parlement le pouvoir de ratifier
les traités internationaux, non celui de les négocier ni celui de fixer des
limites à l'exécutif pour la négociation de ceux-ci.
Je m'étonne que le
Premier ministre n'ait pas, dès le passage à l'Assemblée nationale, soulevé
l'irrecevabilité constitutionnelle de ce texte. Ayons garde de ne pas créer
un précédent, qui, en d'autres temps et sur d'autres sujets, conduirait à
paralyser l'action diplomatique du Président de la République et du
Gouvernement.
Le Parlement devrait veiller à ne pas se substituer aux
historiens ou aux juges. Le constat des faits et leur qualification, s'il
s'agit de crimes, n'appartient pas au Parlement. Le Parlement, statuant dans
l'ordre interne, se borne, et c'est tant mieux, à définir la nature des
crimes et à fixer les modalités de leur répression. Jamais il ne se
substitue aux juridictions. Lorsque les auteurs des crimes sont encore
vivants, ils peuvent être poursuivis devant des juridictions nationales ou
internationales. En matière de crimes contre l'humanité, il n'y a pas de
prescription.
Lorque les faits sont plus anciens, ils appartiennent à
l'histoire et au travail des historiens. Le Parlement n'a pas à orienter ce
travail de mémoire. Il doit l'encourager, non le guider. Sinon, toutes les
manipulations sont possibles. Imaginons notre assemblée condamnant, dans un
bel élan, en 1946, l'Allemagne pour le massacre de Katyn et obligée de se
déjuger trente ans plus tard après maints débats où le politique n'aurait
cédé que difficilement devant la vérité historique. Ne rentrons pas dans un
engrenage où le risque est certain et à l'horizon duquel se profile Big
Brother, du 1984 de George Orwell : « Qui commande le passé
commande l'avenir, qui commande le présent commande le passé. » En
commandant le présent, il s'agit bien de commander tout à la fois le passé
et l'avenir.
Quel est, au fond, l'objet du texte qui nous est soumis
?
Constater ? C'est le domaine des historiens. Juger ? C'est le domaine
des juges. Calmer une douleur ? Mais celle-ci ne se calmera que lorsque le
travail de mémoire aura été mené conjointement par les Arméniens et les
Turcs dans un esprit de pardon et de réconciliation, comme certains, au sein
des deux communautés, ont déjà commencé à le faire.
Non, la vraie raison,
celle qui n'est pas affichée, c'est de renforcer le poids d'une partie
contre une autre partie, dans un autre débat, dans un autre conflit
sous-jacent. Ce conflit, c'est celui du Caucase, de l'Azerbaïdjan et de
l'Arménie, qui s'est soldé par une guerre ouverte et par l'occupation d'une
portion importante du territoire azéri, dépassant les secteurs à population
arménienne dominante, et, derrière ce conflit, la rivalité entre la Turquie
et la Russie, pour l'accès maritime hier, pour le débouché occidental des
ressources pétrolières d'Asie centrale aujourd'hui.
D'ailleurs, il suffit
d'analyser, selon les Etats dans lesquels de telles propositions sont
introduites, par qui elles sont introduites et sur quel ressort de l'opinion
publique elles s'appuient. En France et aux Etats-Unis, qui sont
caractérisés par de nombreuses communautés d'ascendance arménienne, c'est le
devoir de mémoire qui est mis en avant et la puissance du groupe de pression
dans les élections locales des villes où sont implantées ces communautés. En
Italie, en Belgique, en Allemagne, c'est la peur de l'immigration turque et
le risque encouru par l'Europe en cas d'adhésion de la Turquie, et on ne
s'étonnera plus de voir une proposition identique introduite par M. Bossi et
la Ligue du Nord ; les seuls textes votés à ce jour l'ont été par la Russie
et la Grèce !
Dans ces rivalités, la France doit-elle prendre parti ? Si
oui, quel parti ? En discutant cette proposition de loi, elle prendra
nécessairement parti. En la votant, elle prendra le parti de l'Arménie. En
la rejetant, elle prendra le parti de l'Azerbaïdjan et de la Turquie et
encourra le risque d'une qualification perverse de négationnisme parce
qu'elle niera des faits que nombre d'historiens ont déjà
qualifiés.
D'ailleurs, en ne reconnaissant que ces seuls faits, ne
courrons-nous pas le risque de nier ou de sous-estimer les autres génocides
que, hélas ! l'humanité a produits au cours de son histoire et qu'elle
continue à produire ? Quels arguments opposerons-nous aux défenseurs des
autres causes ? Et demain - aujourd'hui déjà, peut-être - nombreux seront
ceux, et pourquoi s'en priveraient-ils dès lors que le Rubicon est franchi,
qui déposeront des propositions de loi ou des amendements pour reconnaître
le génocide des Tibétains depuis 1959, des Rwandais, des musulmans de Bosnie
et des Albanais du Kosovo, des Cambodgiens sous Pol Pot, des Indiens
d'Amérique au siècle dernier, des aborigènes d'Australie, sans compter les
massacres perpétrés par les Soviets dans les ex-territoires de l'URSS ou
l'utilisation excessive de la force en Palestine.
Devrons-nous attendre
que le Sénat des Etats-Unis, le Bundestag, la Douma, ou la
Grande Assemblée nationale de Turquie reconnaissent les massacres perpétrés
dans les colonies de l'Empire français ou sur notre propre territoire du
côté de Nantes et de la Vendée entre 1793 et 1795 (Exclamations sur les
travées socialistes.) - je sais que cela ne vous fait pas plaisir, mais
vous l'entendrez quand même ! - et aux heures sombres de notre histoire
récente sous le régime de Vichy, pour balayer devant notre propre et
immaculée porte républicaine ? Il ne faudrait pas, en effet, comme
l'écrivait récemment Henri Amouroux dans une communication aux Académies, «
qu'au devoir de mémoire des crimes des uns corresponde obligatoirement le
devoir d'oubli des crimes des autres ».
Il n'est ni dans l'intérêt de la
France ni dans l'intérêt de la paix de discuter un tel texte.
L'intérêt
de la France, c'est le rétablissement de la paix au Caucase. Elle déploie
ses efforts dans le cadre du groupe de Minsk. Le président du Sénat lui-même
participe à ces efforts en organisant des contacts entre les présidents des
parlements du Caucase du Sud.
M. René-Pierre Signé. Cela n'a rien
à voir !
M. Jacques-Richard Delong. Même si ces efforts n'ont pas
encore débouché sur un traité de paix, au moins ont-ils permis d'arrêter la
guerre ouverte. En se prononçant sur cette proposition de loi, la France
perdra la confiance de l'une ou l'autre partie et ne sera plus un arbitre
crédible.
L'intérêt de la France, c'est le développement de bonnes
relations avec la Turquie. Que l'on s'en offusque ou que l'on s'en moque,
peu importe, mais nul ne peut nier que le vote aura une influence sur les
relations avec la Turquie. Je passe rapidement sur l'importance du commerce
extérieur entre la France et la Turquie.
Ayons aussi le souci de
comprendre l'effet de telles décisions sur la situation politique intérieure
de la Turquie. Pendant plus de soixante ans, ces événements qui se sont
déroulés sur son territoire, mais sous l'ancien régime, ont été occultés de
la mémoire des Turcs. La révélation de la blessure persistante dans la
relation avec les Arméniens a été catapultée dans l'opinion publique turque
par les attentats meurtriers commis par l'ASALA dans les années
soixante-dix, notamment en France.
La réflexion sur le devoir de mémoire
n'en est qu'à ses balbutiements dans les sphères intellectuelles. Elle n'est
pas encore soutenue par les hommes politiques, car la division et
l'instabilité des partis condamnent immanquablement celui qui se lancera
seul sur ce terrain risqué.
J'en parle en connaissance de cause pour
avoir abordé moi-même le problème avec le président turc, avec le Premier
ministre, M. Bulent Ecevit, et avec le ministre des affaires étrangères de
Turquie, voilà moins de trois mois.
M. René-Pierre Signé. Il a
déjà pris parti !
M. Jacques-Richard Delong. N'oublions pas qu'il
a fallu plus de cinquante ans à la France pour reconnaître les crimes de
Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale. Ayons garde de ne pas tuer dans
l'oeuf les premières avancées du devoir de mémoire et de trop exciter dans
ce pays le démon nationaliste qui sommeille.
L'intérêt de la paix, c'est
l'évolution de la Turquie, son ancrage dans la sphère européenne. Si la
France a soutenu le processus de candidature de la Turquie à l'adhésion à
l'Union européenne, ce n'est pas seulement dans la perspective d'un
élargissement des marchés commerciaux. C'est aussi pour qu'aux portes du
Moyen-Orient, en proie à de fréquentes convulsions, qu'aux portes de l'Asie
centrale, l'Europe, à travers un pays stable, puisse bénéficier d'une
capacité d'influence. C'est aussi pour permettre aux Turcs de progresser sur
la voie de la démocratie et des droits de l'homme (Murmures sur les
travées socialistes), pour leur permettre d'effectuer l'évolution
culturelle nécessaire pour s'intégrer dans le processus de mondialisation.
Si les Turcs ont fait le choix de l'Europe, s'ils sont prêts à se lancer -
ils en mesurent le risque - dans cette aventure culturelle, c'est bien pour
cette raison.
L'intérêt de la paix, c'est le rapprochement entre la
Turquie et l'Arménie. Ce n'est pas d'exaspérer les tensions nationalistes
entre ces deux pays. N'oublions pas la présence d'une communauté de
quatre-vingt mille Turcs d'origine arménienne, très bien intégrés, mais qui
aujourd'hui s'inquiètent des poussées de fièvre suscitées par nos
initiatives.
Je citerai simplement, en date du 8 octobre dernier, la voix
du patriarche d'Istanbul Mesrob II pour lequel « il n'est pas positif que le
Parlement d'un pays tiers s'occupe de cette question », ainsi que celle de
Hrant Dink, directeur de la publicatioin de l'hebdomadaire bilingue
Agos, principal organe de la communauté arménienne : « Je sais
comment sont morts mes grands-parents, alors peu m'importe qu'ils appellent
cela génocide, pogrom ou déportation. » N'oublions pas non plus ceux qui
vivent du commerce transfrontalier et les nombreux Arméniens d'Arménie qui
vivent en Turquie, le plus souvent sans papier, car « c'est le seul pays de
la région où l'on puisse gagner son pain quoditien ». (Murmures sur les
travées socialistes.) N'oublions pas l'Arménie, pays enclavé, dont le
développement dépend de l'ouverture de la frontière avec la
Turquie.
Créons au contraire, en développant nos lien d'amitié avec ces
deux pays, en favorisant toutes les initiatives qui, sur place ou en France,
peuvent contribuer à une meilleure compréhension de cette tragédie, un
climat propice à ce travail de mémoire qui doit être un travail commun, un
travail fondé, comme l'écrit Paul Ricoeur, sur une volonté de pardon, et
surtout pas sur une volonté de revanche.
Mme Nicole Borvo. Vous ne
citez pas Paul Ricoeur à bon escient !
M. René-Pierre Signé. Il ne
l'a pas compris !
M. Jacques-Richard Delong. En conclusion,
m'appuyant sur les mêmes motivations, exprimées ou non, tant par le
gouvernement français à trois reprises, par son ministre des affaires
étrangères et par son ministre des affaires européennes, que par notre
conférence des présidents, qui a toujours refusé d'inscrire ce texte à
l'ordre du jour réservé du Sénat, que par l'exécutif américain ; je pense
ici à la lettre adressée par le président Clinton à la Chambre des
représentants - les Américains sont disciplinés - (Exclamations indignées
sur les travées socialistes)...
Mme Hélène Luc. Vous
manquez vraiment d'arguments !
M. Jacques-Richard Delong. ... qui
en a suivi les recommandations, le 19 octobre dernier, j'en appelle une fois
encore à la sagesse et à la constance que les Français attendent du Sénat et
je vous invite, mes chers collègues, à rejeter, comme vous l'avez fait le 21
mars dernier, et pour les mêmes motifs, la demande de discussion immédiate
de cette proposition de loi. (Applaudissements sur certaines travées du
RPR, des Républicains et Indépendants, de l'Union centriste et sur certaines
travées du RDSE.)
M. le président. La parole est à M.
le président de la commission.
M. Xavier de Villepin, président
de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces
armées. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers
collègues, à ce stade de la procédure qui vient d'être engagée, je m'en
remettrai, en tant que président de la commission des affaires étrangères de
la défense et des forces armées, à la sagesse de la Haute Assemblée.
Dans
l'hypothèse où le vote qui va intervenir aboutirait à l'organisation d'un
débat sur le fond du texte qui nous est soumis, je me proposerais alors
d'exposer mon opinion sur le sujet, opinion que la plupart d'entre vous
connaissent d'ailleurs déjà. (Applaudissements sur les travées de l'Union
centriste du RPR et des Républicains et Indépendants.)
M.
le président. La parole est à M. le ministre.
M. Jean-Jack
Queyranne, ministre des relations avec le Parlement. Monsieur le
président, mesdames, messieurs les sénateurs, les massacres d'Arméniens
commis en 1915 dans l'ancien empire ottoman ont douloureusement marqué
l'histoire du xxe siècle.
La France a toujours veillé à perpétuer le
souvenir des victimes de cette barbarie programmée, qui a laissé dans la
mémoire collective une blessure ineffaçable.
Notre pays, fidèle à sa
tradition d'asile, s'honore d'avoir été l'une des grandes terres d'accueil
des rescapés de ces atrocités, échappés dans des conditions effroyables de
leur terre natale.
Ces rescapés sont arrivés dans le plus grand
dénuement. Mais ils ont su, par leur travail, par le sens de la famille et
des valeurs communes, s'installer dans notre pays et y construire leur
avenir. Leurs descendants sont aujourd'hui pleinement intégrés dans notre
communauté nationale, qu'ils ont enrichie de leurs talents. Ils restent
fidèles aux sacrifices de leurs parents et à une culture qu'ils ont su faire
vivre loin de ses terres d'origine.
Ce qu'ils expriment aujourd'hui n'est
pas un désir de vengeance ou de revanche, mais c'est une reconnaissance et
un hommage à leur anciens. Ces enfants et ces petits-enfants de déracinés et
de sacrifiés ne peuvent oublier.
En témoignage de leur contribution à
notre identité nationale, ils vous demandent aujourd'hui de vous prononcer
sur une déclaration de principe.
Nous ne pouvons, quant à nous, oublier
que, au cours des deux guerres mondiales, les Français d'origine arménienne
ont payé le prix du sang pour défendre la liberté de leur patrie d'adoption.
Le sacrifice de ces filles et de ces fils de la République dans le combat
pour la dignité humaine mérite l'hommage de notre pays.
Mesdames,
messieurs les sénateurs, le 28 mai 1998 l'Assemblée nationale a adopté, à
l'unanimité des présents, une proposition de loi rédigée sous la forme d'un
article unique disposant : « La France reconnaît publiquement le génocide
arménien de 1915. »
Le Gouvernement en a pris acte. Votre assemblée a
souhaité se prononcer à son tour sur une proposition identique. A travers
votre initiative, le Gouvernement mesure la profondeur des sentiments qui
animent l'ensemble de la représentation nationale sur cette
question.
Dans le respect de ces sentiments et en gardant à l'esprit
l'horreur de la tragédie qui les inspire, la question peut se poser, au
regard de la Constitution, de savoir s'il est du ressort de la loi de
qualifier l'histoire.
Le ministre des affaires étrangères, M. Hubert
Védrine, s'est exprimé à ce sujet le 17 mars 1999, devant votre commission
des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Interrogé de
nouveau par cette même commission le 4 octobre dernier, il a confirmé la
position qu'il avait précédemment exposée quant à l'opportunité d'une
démarche législative et à ses incidences sur la diplomatie
française.
Cette position, vous le savez, est partagée par l'ensemble des
autorités françaises.
Sur les massacres de 1915, le Gouvernement
s'associe - je le dis de nouveau avec force et émotion - à la peine et au
souvenir. Le devoir de mémoire envers les victimes de la barbarie est
sacré.
Vous savez aussi que la conduite de la politique extérieure a ses
propres exigences. Elle doit être menée au regard de l'histoire, de ses
tragédies, mais aussi en tenant compte de la réalité du monde
d'aujourd'hui.
Je veux réaffirmer ici que la politique étrangère de la
France est une politique de paix. Dans la conduite de cette politique, le
Gouvernement oeuvre à la stabilité entre les Etats, il encourage la
réconciliation entre les peuples, sans jamais transiger sur les valeurs qui
sont les nôtres.
C'est ce qu'il fait dans cette région du monde comprise
entre la Méditerranée et la mer Caspienne, région au destin tourmenté où
affleurent en permanence les conflits entre nations. Par la recherche du
dialogue avec tous, la France vise à éradiquer les causes des conflits, à
surmonter les antagonismes, à faire progresser la coexistence et la
coopération entre tous les peuples concernés.
La France souhaite la
réconciliation entre la Turquie et l'Arménie. Elle souhaite aussi la
réconciliation entre l'Arménie et ses autres voisins. Si l'on veut favoriser
ce processus, on doit veiller à éviter le risque de crispations et de
malentendus.
La France est l'amie de l'Arménie. Elle est aussi l'amie de
la Turquie moderne, qui ne peut être tenue pour responsable des faits
survenus dans les convulsions de la fin de l'Empire ottoman.
Ces
relations d'amitié avec l'ensemble des pays de la région fondent le rôle que
la France a été invitée à jouer dans le règlement des crises qui affectent
cet espace géographique travaillé par les démons du nationalisme.
La
France - je veux le rappeler - est l'un des premiers pays à avoir reconnu la
République d'Arménie. Nous entretenons avec ce nouvel Etat souverain des
rapports d'une grande densité humaine. Nous avons concouru de toutes nos
forces à la stabilité de cette jeune république.
Les intérêts à long
terme de l'Arménie résident dans l'instauration de liens de coopération et
de compréhension mutuelle avec ses voisins. Ces liens doivent favoriser le
rapprochement des peuples et le développement de l'économie et de la
démocratie.
Avec la Turquie, la France entretient depuis longtemps des
relations fortes et suivies dans de nombreux domaines. Il appartient à ce
grand pays, que nous respectons, d'assumer les zones d'ombre et les épisodes
douloureux du passé. C'est une tâche difficile, nous le savons. Un regard
lucide sur le passé peut y concourir.
Il est de l'intérêt de la France et
de l'Europe que la Turquie consolide son évolution dans le sens de la
modernité. La France continuera à oeuvrer pour le rapprochement de la
Turquie avec l'Union européenne dans le cadre défini par le Conseil européen
d'Helsinki, à la fin de l'année dernière.
Cette décision prise par les
chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union est un geste vers la Turquie pour
qu'elle s'engage avec détermination et sincérité sur la voie de la
consolidation de la démocratie et du respect des droits de l'homme.
Pour
être entendue, la France doit veiller à préserver son image de compréhension
et d'ouverture, jusqu'ici reconnue par toutes les parties. C'est ce crédit
diplomatique qui lui a permis de jouer un rôle utile, dans le cadre du
groupe dit « de Minsk », chargé d'une mission de médiation sur le
Haut-Karabakh, dans le cadre de l'Organisation sur la sécurité et la
coopération en Europe.
Mesdames, messieurs les sénateurs, le vote qui
interviendra aujourd'hui concerne un passé douloureux. Il ne vaut ni pour le
présent, ni pour l'avenir.
Mais soyez conscients, en prenant votre
décision, que la voix de la France doit continuer à être écoutée dans toute
cette région et que, loin de stigmatiser, elle doit chercher à apaiser. Le
travail patient et attentif de notre pays en faveur de la paix et de la
sécurité doit se poursuivre.
Notre amitié avec le peuple arménien comme
avec le peuple turc doit rester entière. (Applaudissements sur les
travées socialistes, ainsi que sur celles du groupe communiste républicain
et citoyen.) M. le président. Je mets aux voix la demande de
discussion immédiate, pour laquelle la commission s'en remet à la sagesse du
Sénat.
(La demande de discussion immédiate est
adoptée.)
(Applaudissements sur les travées
socialistes, sur certaines travées du groupe communiste républicain et
citoyen, ainsi que sur certaines travées du RDSE, de l'Union centriste, du
RPR et des Républicains et Indépendants.)
Discussion immédiate
et adoption de la
proposition de loi
M. le président. L'ordre du jour appelle la discussion
immédiate de la proposition de loi de MM. Jacques Pelletier, Robert Bret,
Jean-Claude Gaudin, Bernard Piras, Michel Mercier et Jacques Oudin relative
à la reconnaissance du génocide arménien de 1915 (n° 60, 2000-2001).
Dans
la discussion générale, la parole est à M. le président de la
commission.
M. Xavier de Villepin, président de la commission
des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Monsieur le
président, monsieur le ministre, mes chers collègues, la proposition de loi
sur laquelle nous sommes appelés à débattre est identique à celle que
l'Assemblée nationale a adoptée le 29 mai 1998, que ni le Gouvernement ni la
conférence des présidents n'ont souhaité inscrire à l'ordre du jour, tant
prioritaire que complémentaire, de notre Haute Assemblée et, par conséquent,
la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du
Sénat n'a pas été conduite, formellement, à l'examiner. J'ai cependant
toujours veillé à la tenir informée de ma proposition personnelle sur ce
texte.
Le Sénat vient, à l'instant, de décider l'inscription immédiate de
la proposition sénatoriale et, dans ce débat qui s'ouvre, je souhaite
expliquer les raisons qui, à titre personnel, me conduiront à voter contre
l'adoption du texte qui nous est soumis.
Avant toute chose, je crois
qu'il importe de définir clairement ce qui est en débat à cet instant.
S'agit-il de la réalité historique des massacres, ou encore de leur
qualification juridique ? Non. Je ne pense pas que quiconque, dans notre
assemblée, porte une appréciation fondamentalement différente de celle de
nos collègues députés sur ce moment tragique de l'histoire et sur les
massacres perpétrés, en 1915, contre la communauté arménienne sur le
territoire de l'Empire ottoman en guerre.
Mme Hélène Luc. Alors,
il faut le reconnaître !
M. Xavier de Villepin, président de la
commission. Ce préalable me semble essentiel. Et c'est pourquoi, à mes
yeux, le texte voté par l'Assemblée nationale le 29 mai 1998 constitue en
lui-même un geste politique fort, consacré par l'ensemble des groupes
politiques qui la composent et qui, en ce sens, a répondu à une
préoccupation morale, légitime et respectable, de nos compatriotes d'origine
arménienne.
Mais pourquoi, dès lors, tant d'insistance à vouloir franchir
une étape supplémentaire en demandant au Parlement de légiférer sur cette
question, alors même que le vote d'un tel texte par les deux assemblées, en
transformant un message politique en loi de la République, lui donnera une
tout autre portée, sur les deux plans juridique et diplomatique
?
L'argument juridique, en premier lieu, est essentiel et pourrait, à lui
seul, expliquer la démarche sénatoriale.
L'article 34 de la Constitution
du 4 octobre 1958 délimite le domaine de la loi et précise le caractère
normatif de tout texte législatif dans le cadre de ce domaine : la loi fixe
des règles et détermine des principes fondamentaux ; elle crée des droits et
des obligations ; elle définit des normes dans les matières énumérées par la
Constitution. Or, cette proposition de loi n'a pas d'ambition normative, et
chacun, parmi ses promoteurs mêmes, s'accorde à ne lui reconnaître qu'une
valeur de symbole. La forme législative utilisée soulève donc une question
essentielle quant à sa conformité à la définition constitutionnelle de la
loi.
Le texte qui nous est soumis s'apparente davantage, en fait, à la
procédure de résolution que notre Constitution, à l'exception d'un domaine
communautaire précisément délimité par son article 88-4, a délibérément
écarté - on peut le regretter - des moyens d'action parlementaires. Comme le
disait M. Jack Lang, alors président de la commission des affaires
étrangères à l'Assemblée nationale, lors de l'examen de la proposition de
loi en commission : « L'adoption de ce texte constituera un précédent
intéressant pour l'institution parlementaire qui s'est vue privée du droit
de voter des résolutions. » Convient-il cependant que des élus, les élus que
nous sommes, contreviennent aux règles qui régissent et délimitent leurs
compétences, fût-ce pour un sujet aussi grave ? Je ne le crois pas.
Le
vote d'une telle loi entraînerait également, par-delà les difficultés
juridiques qui viennent d'être soulignées, des incidences diplomatiques, je
dirais même humaines, considérables.
Le vote de cette proposition, sa
transformation, tôt ou tard, en loi de la République, aurait une première
incidence diplomatique négative, dans la mesure où le travail conduit depuis
des années, avec persévérance, par tous les gouvernements français qui se
sont succédé a été de rapprocher la Turquie de l'Europe nouvelle qui se
construit. Chacun attend de ce pays des évolutions significatives dans le
domaine des droits de l'homme, du respect des minorités, de l'Etat de droit.
C'est aussi ce patient travail de rapprochement progressif qui, en faisant
tomber les crispations présentes, pourra un jour conduire le peuple turc et
ses responsables à considérer cette partie de leur passé avec toute la
sérénité nécessaire. L'adoption d'un tel texte aurait, je le crains, un
effet contraire à celui que nous recherchons.
Un incidence diplomatique
dangereuse, ensuite, lorsque nous portons notre attention vers le
Sud-Caucase, où le grave conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan traverse
depuis des années une phase diplomatique critique, et où, dans le cadre du
groupe de Minsk, la France, avec la Russie et les Etats-Unis, s'efforce de
promouvoir une solution pacifique durable. Cette responsabilité suppose,
évidemment, que notre pays conserve la neutralité nécessaire vis-à-vis des
parties en présence, comme dans tous les conflits où il s'efforce d'être
médiateur de paix. L'écho négatif de ce vote ne manquerait évidemment pas de
se propager, par-delà la Turquie elle-même, dans les pays turcophones de
l'Asie centrale ex-soviétique.
Est-il par ailleurs bien responsable,
est-il, je le souligne, de l'intérêt de la France, de contribuer à ajouter,
dans une vaste zone proche-orientale déjà bien éprouvée, une source
supplémentaire de rancoeur ?
Enfin, le vote de ce texte aurait une
incidence diplomatique plus qu'inopportune, au moment où les responsables
turcs et arméniens eux-mêmes, se tournant vers l'avenir, ont ébauché une
démarche d'ouverture réciproque, certes timide et fragile, mais qui autorise
de vrais espoirs. Mais voilà que la Turquie, à tort ou à raison, considère
aujourd'hui l'Arménie comme l'origine de tous les mouvements tendant, de par
le monde, à obtenir, de la part de parlements de pays tiers, la
reconnaissance légale du génocide. Gardons-nous d'inscrire le Sénat dans
cette logique de tensions bilatérales par parlement étranger interposé
!
Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, en
évitant de faire d'un message politique légitime une loi de la République,
nous pourrions préserver la portée profondément symbolique du texte adopté
par l'Assemblée nationale. Comme un écho à l'accueil que voilà quelque
quatre-vingt-cinq ans, notre pays, pour son honneur, sut réserver aux
survivants de cette épouvantable tragédie.
Monsieur le président,
monsieur le ministre, mes chers collègues, telles sont les raisons qui,
comme je l'ai indiqué au début de cette intervention, me conduiront à voter
contre le texte qui nous est proposé. (Applaudissements sur plusieurs
travées de l'Union centriste et des Républicains et Indépendants, ainsi que
sur de nombreuses travées du RPR).
M. le président. La
parole est à M. Peyrat.
M. Jacques Peyrat. Monsieur le président,
monsieur le ministre, mes chers collègues, nous sommes réunis, une nouvelle
fois, pour débattre solennellement de la reconnaissance du génocide
arménien.
Les faits, personne ne peut les contester : en 1915, au milieu
des dernières convulsions de l'Empire ottoman, le peuple arménien est
déporté, massacré, dans des conditions d'horreur qui en font la première
grande tragédie du xxe siècle.
Une bonne partie des rescapés ont choisi
la France. Souvent, ils sont installés dans des villes comme Marseille,
Valence, Nice, et beaucoup d'autres encore que je ne connais pas aussi
intimement que les trois villes que je viens de citer. La France s'est
enrichie de la vitalité d'une population qui, tout en conservant son
identité, a su, souvent, donner son sang pour notre nation aux heures les
plus sombres de son histoire.
Aujourd'hui, la communauté française issue
de ce peuple martyrisé, privée de ses racines par un silence qui, pour
certains, pourrait apparaître complice, nous réclame justice. Et ce cri, cet
appel nous ne pouvons pas ne pas l'entendre, en dépit des scrupules
juridiques qu'ont pu avoir et qu'auront encore peut-être après moi les uns
et les autres lorsqu'ils se demandent s'il appartient bien au Parlement de
qualifier l'histoire et si l'on peut adopter un texte à la portée plus
symbolique que normative.
Mais j'observe que ce génocide a été reconnu
par les instances internationales, l'ONU - Organisation des Nations unies -
par le Parlement européen, par notre Assemblée nationale, où, voilà deux
ans, en tant que député, je votais déjà pour la reconnaissance du génocide
arménien et, plus modestement, par le conseil municipal de la ville de Nice
qui a voté unanimement pour que ce génocide soit reconnu, comme l'a fait
d'ailleurs l'Assemblée nationale.
Comment ne pas comprendre ce qu'attend
de nous une génération de jeunes Français d'origine arménienne qui ont vu
leurs pères, sinon refouler, du moins enfouir au plus profond d'eux-mêmes
des souvenirs trop douloureux pour être dits. Il est légitime que la
tragédie d'un peuple et le drame de plusieurs générations de Français
d'origine arménienne soient enfin reconnus par la France.
Ce qui me
semble indéniable, c'est que le peuple arménien a été la victime de
massacres organisés, prémédités, ce qui répond d'ailleurs à la définition de
nos dictionnaires, qui assurent et développent notre langue en même temps
qu'ils enrichissent notre culture : le génocide est une « extermination
systématique d'un groupe humain, national, ethnique, religieux ».
C'est
le crime le plus odieux, dans sa conception comme dans ses conséquences ;
c'est d'ailleurs pourquoi il est imprescriptible. Le génocide, ce n'est pas
simplement des morts ou une immense souffrance physique ; c'est également un
crime culturel, dès lors que le massacre des hommes s'accompagne aussi de
l'élimination d'une culture et manifeste une volonté d'effacer toute trace
d'une histoire.
Le génocide arménien a aussi été cela : des villes, des
noms ont été rayés de la carte, des monuments ont perdu leur véritable
identité. Au-delà de la destruction physique matérielle, il y a une
destruction mentale, l'éradication d'un mode de vie, d'une culture, d'une
civilisation - que l'on se doit de condamner.
La France, la France
éternelle, la patrie des droits de l'homme, a des valeurs qui nous empêchent
de nous dérober longtemps à ce devoir sacré de mémoire. Nous nous devons de
ne pas taire la vérité quand certains tentent de la nier, quitte à admettre,
chez nous aussi, à côté des heures glorieuses contées dans les Quarante
jours du Moussa Dagh, des jours plus sombres, comme l'abandon de la
Cilicie en 1921, rappelé à l'Assemblée nationale par Patrick
Devedjian.
On ne peut pas laisser indéfiniment étouffer sous une chape de
silence un génocide exemplaire par les méthodes. C'est une affaire de
dignité. Tenir un langage de vérité est une nécessité, alors que nous ne
sommes malheureusement pas à l'abri d'une résurgence toujours possible de la
barbarie.
Reconnaître publiquement le génocide arménien est un acte
fondamental qui, à la réflexion, va au-delà de la politique étrangère, pour
relever de la politique tout court : l'universalisme qui sous-tend la
Déclaration des droits de l'homme nous invite à faire de cette
reconnaissance une façon de prévenir de nouveaux crimes contre l'humanité.
La France est l'amie de l'Arménie ; elle est aussi l'amie de la Turquie et
des autres pays de la région, auxquels elle adresse une parole de vérité et
de paix.
La Turquie est un grand pays, plein de promesses, aux confins -
cela a été rappelé - d'arcs de crises : Balkans, Proche-Orient, Caucase.
Elle a peut-être vocation à s'ancrer à l'Europe, mais elle ne pourra le
faire que si elle a le courage de regarder son passé.
La lettre de
l'ambassadeur de Turquie que j'ai reçue comme nombre d'entre nous m'a laissé
perplexe, sachant que les actes des procès des unionistes, procès qui eurent
lieu à Constantinople en 1919 et qui se conclurent par la condamnation à
mort des principaux responsables, attestent de ces massacres.
Il ne
s'agit pas de fermer les portes de l'Union européenne à la Turquie. Nous
pouvons espérer des candidats qu'ils satisfassent non seulement à certains
critères de développement économique mais encore à certaines conditions
politiques, comme le respect des valeurs démocratiques.
Toutefois, cette
prise de position ne doit pas affecter le rôle que la France doit jouer dans
le processus de paix dans la région. Celui-ci doit être encouragé. La France
doit intensifier ses efforts pour qu'un dialogue direct se noue un jour
entre la Turquie et l'Arménie et, en particulier, pour que cesse le blocus
que subit cette dernière.
Le temps pour moi est venu de reconnaître au
regard de l'Histoire comme du droit la réalité du premier génocide du xxe
siècle. Un mouvement général de repentance est lancé. La France elle-même a
accepté de se pencher sur son passé.
Que l'exemple de notre pays soit
suivi, et la politique pourra retrouver ses fondements ethniques tels qu'ils
résultent de la Déclaration des droits de l'homme. Le Sénat, qui a montré la
voie au xixe siècle quand il s'est agi de la reconnaissance de l'esclavage,
sait placer la morale au coeur du politique.
Pour moi, ce vote est
nécessaire ; il y va, me semble-t-il, de l'honneur de la France et de la
fidélité à ses idées comme à son histoire.
Je comprends bien, monsieur le
président de la commission, les problèmes de forme, les problèmes de fond,
les intérêts politiques, économiques ou de tout autre nature. Mais, à la
lumière de ce que nous savons s'être passé, il est bon de libérer enfin son
coeur et, après avoir reçu une partie des rescapés, de savoir aussi donner à
leurs morts une sépulture. (Applaudissements sur les travées du RPR,
ainsi que sur certaines travées des Républicains et Indépendants, de l'Union
centriste, du RDSE, du groupe communiste républicain et citoyen, et sur
certaines travées socialistes.)
M. le président. La
parole est à M. de Broissia.
M. Louis de Broissia. Monsieur le
président, monsieur le ministre, mes chers collègues, le sujet législatif
qui nous rassemble nombreux cette nuit n'est pas habituel ; il n'est pas
léger ; il n'est pas sans conséquences ni pour notre nation ni pour la façon
dont elle est perçue dans le monde.
Ce sujet mérite donc d'être traité
avec une gravité inhabituelle, exceptionnelle, à la mesure d'un sujet
terrible qui nous mobilise puisque le Sénat est appelé cette nuit à
reconnaître, après l'Assemblée nationale, la réalité du génocide arménien
perpétré en 1915.
Je voterai ce texte parce qu'il est fondé sur une
vérité indubitable et parce que nous avons des égards légitimes vis-à-vis
d'un peuple fier, noble, digne du plus grand respect dans le concert des
nations.
Toutefois, mes chers collègues, - permettez-moi de vous le dire
avec gravité, avant M. Huriet - je juge ce texte désespérément et
tragiquement insuffisant.
L'Asssemblée nationale s'est donc prononcée
avec une unanimité qui n'est pas toujours un bon signe législatif. Elle n'a
pas sombré dans le débat ou la querelle droite-gauche, majorité-opposition,
ce qui est à son honneur ; néanmoins, elle a expédié, comme pour s'en
débarrasser, le débat d'opportunité législative.
M. Dominique
Braye. Très bien !
M. Louis de Broissia. La Haute Assemblée a
le mérite et l'honneur de ne pas écarter ce débat, et des orateurs
talentueux se succèdent pour dire s'il faut délibérer ou non sur un sujet
inhabituel, puisque la France n'est en rien concernée par ce qui s'est passé
en 1915 en Arménie, et pas même par la repentance si à la mode et dont nous
faisons, monsieur le ministre, un trop grand abus. Je siégeais encore à
l'Assemblée nationale lorsque je fus traité par le Premier ministre de
descendant d'esclavagistes, ce dont je garde un souvenir cruel.
Mais en
conscience, mes chers collègues, si la démonstration est faite, cette nuit,
de l'opportunité nationale et internationale de ce texte, j'ai la certitude,
avec mon ami Claude Huriet et beaucoup d'autres, que la seule reconnaissance
d'un génocide commis à l'encontre du peuple arménien voilà quatre-vingt-cinq
ans serait - et je pèse mes mots - un acte de dédouanement moral, un acte de
facilité législative et un acte d'oubli volontaire de génocides
contemporains. J'ai entendu mon prédécesseur parler du premier génocide du
xxe siècle. Il y en a eu beaucoup d'autres.
J'écarte bien sûr de ma
pensée le fait que certains pourraient voter un texte par commodité morale
ou électorale, en pensant qu'ils ont dans leur ville, dans leur département,
des représentants organisés tout à fait respectables de ces Français
d'origine arménienne. Mais quid des Français d'origine kurde,
cambodgienne, tibétaine, tutsie - je pourrais vous en citer bien d'autres -
qui maintiennent très légitimement la flamme du souvenir ?
Mais mes chers
collègues, notre droit, nos lois - et, au Sénat, nous y sommes sensibles -
ne sont pas communautaires. Lorsque je consulte sur Internet l'affreux
annuaire des génocides, publié en langue anglaise, je lis qu'un génocide a
frappé l'Arménie - je ne le conteste pas -, mais aussi le malheureux
Kurdistan - cela continue d'ailleurs -,les populations du Tibet toutes
entières - cela continue également ! - le Cambodge - nous en sortons tout
juste - les Tutsis du Rwanda - cela continue aussi. Y a-t-il un doute
quelconque sur chacun de ces génocides ? Il n'y en a pas ! Et le Parlement a
déjà légiféré naguère sur la Shoah, en particulier en condamnant
l'imbécillité du révisionnisme.
Notre pays a également adopté la Charte
des Nations unies. L'assemblée générale de l'ONU du 9 décembre 1948, déjà
citée par notre collègue M. Pelletier, a qualifié le génocide.
Peut-on,
mes chers collègues, contourner la comptabilité atroce des génocides du xxe
siècle dont ont été victimes 1,5 million d'Arméniens, 6 millions de Juifs
d'Europe, 800 000 Tziganes, 1,2 million de Tibétains, 1,7 million de Khmers
et 1,5 million de Tutsis ?
Comment pourrait-on, mes chers collègues, en
retenant ce soir légitimement le génocide arménien, dire au peuple tibétain,
au peuple kurde, au peuple juif, au peuple tzigane et au peuple tutsi que
nous n'avons pas eu une pensée pour eux ?
M. Dominique Braye.
Absolument !
M. Louis de Broissia. C'est la raison d'être de notre
amendement, que nous avons déposé en notre âme et conscience au nom de tous
ces peuples qui, aujourd'hui, souffrent encore.
M. Dominique
Braye. Bravo !
M. Louis de Broissia. Voulez-vous attendre, mes
chers collègues, qu'ils aient définitivement disparu de la surface du globe
pour vous prononcer ? Voulez-vous que ce soient leurs enfants, les enfants
de leurs enfants qui viennent, au xxiie siècle, réclamer aux portes de nos
palais nationaux ?
Pensez-vous que, ce soir, au Sénat, nous n'assumerons
qu'une partie de nos responsabilités que nous venons de décider d'exercer au
nom du peuple français ? Que dirions-nous alors, demain matin, aux jeunes
Tibétains, aux jeunes Tutsis et aux jeunes Kurdes : revenez nous voir dans
cinquante ans, dans quatre-vingt-cinq ans ? Alors nous réclamerons-ils un
peu plus tard, comme l'écrivait Victor Hugo, de la poudre et des balles
?
Mes chers collègues, je vous en conjure : je sais que cette enceinte a
toujours été marquée par l'honneur et par l'engagement de chacune et chacun
d'entre nous. Je voterai en conscience la reconnaissance du premier génocide
du xxe siècle, celui perpétré sur l'Arménie. Mais je n'oublierai pas tous
les autres. Par ce vote complet, non tronqué, le Sénat déclarera que la
France entend tourner la page d'un siècle, hélas ! appelé « le siècle des
génocides ». (Bravo ! et applaudissements sur les travées du RPR ainsi
que sur certaines travées des Républicains et Indépendants de l'Union
centriste et du RDSE.)
M. le président. La parole est à M.
Pelchat.
M. Michel Pelchat. Monsieur le président, monsieur le
ministre, mes chers collègues, quel est l'objet de texte qui nous est soumis
ce soir ?
On nous propose de nous prononcer sur la réalité des massacres
de 1915 ou sur leur qualification juridique. Or je ne crois pas que
l'appréciation portée par chacun d'entre nous ici sur la tragédie vécue par
la communauté arménienne en 1915, dans ce qui était alors l'Empire ottoman,
soit différente de celle qui a été portée par nos collègues députés, comme
l'a très bien M. le président de la commission des affaires étrangères :
nous sommes tous d'accord pour convenir qu'il s'agit de crimes abominables,
d'un génocide.
Ce qui est en débat ce soir, c'est essentiellement la
forme législative ainsi utilisée pour qualifier l'Histoire et qui ne
correspond ni à l'esprit ni à la lettre de notre constitution. Les
législateurs que nous sommes ne doivent-ils pas être les premiers à
respecter les textes supérieurs qui régissent leurs compétences ?
A cet
égard, la forme législative de ce texte soulève une première interrogation
d'ordre juridique : le dispositif relève-t-il du domaine de la loi ?
En
effet, comme cela à également été rappelé, l'article 34 de la Constitution
du 4 octobre 1958 délimite le domaine de la loi et précise le caractère
normatif de tout texte législatif dans le cadre de ce domaine : la loi crée
des droits et des obligations et définit des normes dans les matières
énumérées par la Constitution.
Or cette proposition de loi n'a pas de
portée normative : elle s'apparente à une procédure de résolution, dont
l'objet serait de signifier au Gouvernement une position prise par la
majorité d'une assemblée sur un problème donné. Mais, à l'exception d'un
domaine communautaire précisément encadré par l'article 88-4, notre
Constitution a explicitement écarté cette procédure des moyens d'action
parlementaires à l'égard de l'exécutif.
C'est pourquoi le président de la
commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, juriste
éminent, a dit, au moment de l'examen en commission d'une proposition de loi
semblable à celle qui nous est présentée ce soir : « L'adoption de ce texte
[constituerait] un précédent intéressant pour l'institution parlementaire
qui s'est vue privée du droit de voter des résolutions ».
Néanmoins,
au-delà de la seule valeur symbolique dont pourrait être revêtu ce texte, je
rappellerai simplement que, au regard de notre Constitution, il n'est pas du
ressort de la loi de qualifier l'Histoire.
D'ailleurs, les diverses
instances parlementaires - que ce soit le Conseil de l'Europe, le Parlement
européen ou tel ou tel parlement national - qui ont pris une décision sur le
sujet du génocide arménien de 1915 l'ont fait non pas par le vote d'une loi,
mais par des procédures de motions ou de résolutions qui, tout en permettant
d'exprimer solennellement une conviction, sont dépourvues de toute valeur
normative. Cela a été dit par de précédents orateurs, mais je le répète car
c'est une vérité qu'il faut examiner comme telle.
Tel ne serait pas, en
revanche, le cas du texte soumis ce soir à l'examen du Sénat car, une fois
voté par le Parlement, il deviendrait loi de la République.
De ce fait,
monsieur le ministre, il engagerait solennellement la France dans une
démarche dont le volet diplomatique et géostratégique ne peut pas être
méconnu.
J'en arrive ainsi à la seconde objection d'ordre institutionnel
qui peut, dès lors, être soulevée à l'encontre de la procédure suivie :
revient-il au Parlement d'effectuer, au nom de la France et en dehors de
toute initiative gouvernementale - ce que, au demeurant, on peut regretter,
monsieur le ministre, permettez-moi de le dire -, d'effectuer un geste qui,
par-delà son incontestable contenu moral, constitue, par ricochet, une prise
de position diplomatique ou qui, à tout le moins, sera inévitablement
interprété comme tel ?
Chacun s'accorde à reconnaître que la Constitution
a, là encore, clairement et explicitement confié au Président de la
République et au Gouvernement la responsabilité de la conduite de la
politique étrangère de la France, suivant en cela une pratique et une
tradition institutionnelle bien ancrée.
Le Parlement dispose bien d'un
pouvoir de contrôle et de celui d'autoriser la ratification des traités
internationaux, mais la négociation de ces derniers, et plus généralement
toute l'action diplomatique du pays, relève du seul pouvoir exécutif, très
absent dans le débat de ce soir. (M. le ministre marque son
étonnement.)
Redoutant une dénaturation du pouvoir législatif,
le professeur Guy Carcassonne, éminent spécialiste du droit constitutionnel,
a, dans un article de presse du 30 avril 1999, qui a déjà été cité mais que
je cite à nouveau,...
M. Jean-Claude Gaudin. Il a beaucoup écrit
!
M. Michel Pelchat. ... déploré « l'introduction dans notre droit
de la vérité historique par détermination de la loi ».
Je pense que,
avant de nous engouffrer dans une telle évolution juridique, il est de notre
devoir de législateurs d'y regarder à deux fois.
Au surplus, et de façon
superfétatoire, je demanderai pourquoi le Parlement français devrait
qualifier particulièrement les massacres dont furent victimes des centaines
de milliers d'Arméniens en 1915 plutôt, ainsi que le disait notre collègue
M. de Broissia, que ceux dont furent victimes les républicains sous Franco,
sans oublier l'exécution sauvage de plusieurs milliers de soldats polonais
dans la forêt de Katyn, alors que ceux-ci venaient rejoindre ceux qu'ils
croyaient être des alliés dans le combat contre le nazisme, ou le massacre
de 150 000 harkis au lendemain du retrait de la France d'Algérie.
Faut-il
avoir des préférences en matière de crime ? Ces massacres n'ont-ils pas tous
été également abominables ?
Pourquoi notre Parlement ne se
prononcerait-il pas non plus sur les conditions inhumaines d'emprisonnement
de 200 000 officiers vietnamiens, en 1975, par l'armée nord-vietnamienne,
dans des conditions de totale violation de la convention de Genève sur les
prisonniers de guerre, à tel point que plus du quart d'entre eux n'en sont
jamais revenus ?
Au lieu de cela, la France a reçu officiellement M. Lê
Kha Phieu, secrétaire général du parti communiste vietnamien, qui fut
l'artisan de nombreux massacres pendant la guerre du Vietnam et qui continue
à opprimer le peuple vietnamien.
A l'époque du franquisme, j'aurais été
sans aucun doute du côté des républicains. Ce n'est pas pour cela que,
aujourd'hui, il me viendrait à l'esprit de demander la condamnation de
l'Espagne pour les crimes abominables de Franco, car j'estime qu'une telle
condamnation n'aurait que des effets dévastateurs pour ce pays et pour les
relations franco-espagnoles. Laissons donc aux Espagnols le soin d'assumer
leur histoire, comme le font du reste très bien aujourd'hui les Chiliens
avec Pinochet, sans aucune ingérence extérieure. (Murmures sur les
travées du groupe communiste républicain et citoyen.)
Alors
qu'aujourd'hui même la communauté internationale tente péniblement
d'éteindre les conflits entre Palestiniens et Israéliens, dans cette partie
du monde où la haine ne cesse de repousser la paix, ne prenons pas la
responsabilité de réveiller les haines qui ont existé - sans aucun doute -
entre Turcs et Arméniens dans l'Empire ottoman.
En pleine campagne
présidentielle, les Américains eux-mêmes, incités par l'intervention
personnelle du président Clinton, n'ont pas voulu prendre ce risque !
Je
crois que le véritable humanisme ne consiste pas à agir contre la paix et
l'amité entre les peuples.
Laissons donc aux Turcs et aux Arméniens le
soin d'assumer leur passé, leur histoire, et ne jouons pas aux apprentis
sorciers !
Telles sont les raisons qui me conduisent, par-delà la gravité
de cette tragédie, que chacun d'entre nous a présente à l'esprit, à ne pas
voter une telle proposition de loi (Applaudissements sur certaines
travées des Républicains et Indépendants, du RPR et de l'Union
centriste.)
M. le président. La parole est à M. Bret.
M.
Robert Bret. Monsieur le président, je voudrais tout d'abord vous faire
part de ma surprise et de ma désapprobation au sujet de l'organisation de
notre débat. Je me demande même si le règlement de notre Haute Assemblée a
bien été respecté en la circonstance.
M. le président. Monsieur
Bret, pardonnez-moi de vous interrompre, mais je tiens à vous dire que le
règlement a été rigoureusement respecté ! En quoi ne l'aurait-il pas été
?
M. Robert Bret. Dans la mesure où l'on ne savait pas si la
demande de discussion immédiate du présent texte allait être adoptée, il me
semble que l'on aurait dû demander qui souhaitait intervenir dans le débat !
Or nous assistons à un débat organisé. Comment la liste des intervenants
a-t-elle été établie ?
M. le président. Votre demande
d'intervention, monsieur Bret, a été enregistrée par le service de la séance
!
M. Robert Bret. Est-on sûr qu'il n'y aura pas d'autres
intervenants ?
M. le président. J'ai noté le nom de ceux qui ont
souhaité intervenir sans en référer auparavant au service de la séance !
C'est ainsi que MM. Claude Huriet, Bernard Piras et Gérard Collomb se sont
inscrits, et cette liste n'est pas limitative : si M. Fischer veut
s'inscrire, il sera inscrit également !
Vous mettez en doute la
régularité de la procédure...
M. Robert Bret. Je m'interroge
!
M. le président. Oui, mais vous vous interrogez en condamnant
!
M. Henri de Raincourt. C'est désagréable !
M. Dominique
Braye. C'est scandaleux !
M. le président. Nous avons respecté
rigoureusement le règlement du Sénat !
M. Robert Bret. Dont acte
!
M. Dominique Braye. C'est scandaleux ! Qu'est-ce que c'est que
ces procédés ?
M. Jacques-Richard Delong. C'est le règlement du
KGB !
M. le président. Un texte a été déposé, monsieur Bret, et,
dès lors, chaque sénateur peut s'inscrire dans le débat : encore une fois,
trois intervenants - quatre à l'instant - se sont inscrits au-delà de ceux
qu'avait enregistrés le service de la séance. Et je suis prêt à inscrire
tous ceux qui ont l'intention d'intervenir, je n'entends décourager aucune
bonne volonté. Nous avons le temps !
M. Dominique Braye. C'est
décourageant !
M. Patrick Lassourd. Et les morts dus au communisme
?
M. le président. Veuillez poursuivre, monsieur Bret, je vous en
prie.
M. Robert Bret. Monsieur le président, c'est avec solennité,
mais aussi avec une grande émotion, que j'interviens
aujourd'hui,...
M. Dominique Braye. Il ne fallait pas commencer
comme cela !
M. Robert Bret. ... en pensant aux Arméniens, à tous
les Arméniens qui sont venus en France, patrie des droits de l'homme, ainsi
qu'à leurs descendants.
Pourquoi ont-ils quitté leur terre natale ?
Pourquoi ont-ils abandonné leurs biens ? Pourquoi ont-ils débarqué à
Marseille voilà quatre-vingt-cinq ans, délaissant à tout jamais des siècles
de souvenirs ?
M. Dominique Braye. Et c'est lui qui dit cela
?
M. Patrick Lassourd. Et les morts de Staline ? (Exclamations
sur les travées du groupe communiste républicain et citoyen.)
Mme
Hélène Luc. Allons, un peu de dignité, s'il vous plaît !
M. le
président. Mes chers collègues, j'admire votre enthousiasme et votre
dynamisme à cette heure avancée du matin ! Mais laissez l'orateur
s'exprimer.
M. Dominique Braye. Ce que dit M. Bret est scandaleux
!
M. Robert Bret. Est-ce là le résultat d'un choix librement
consenti ?
La réponse se présente, toute simple : s'ils ont débarqué à
Marseille, c'est parce qu'ils avaient pu, contrairement à beaucoup de leurs
amis et de leurs proches, échapper au génocide. Contraints, ils quittaient
leur terre ancestrale pour échapper aux persécutions et à une mort
certaine.
Oui, il faut bien le dire, l'extermination des populations
arméniennes constitue, au sens de la Convention de 1948 de l'ONU, un crime
imprescriptible de génocide.
Ce génocide, la commission des droits de
l'homme de l'ONU l'a reconnu en 1985.
En 1987, ce fut l'adoption par le
Parlement européen d'une résolution qui conditionnait l'entrée de la Turquie
dans l'Union européenne à la reconnaissance du génocide, reconnaissance
qu'elle continue, soit dit en passant, de refuser aujourd'hui.
Les
récents courriers que nous avons tous reçus l'attestent clairement, le
dernier en date émanant d'ailleurs de l'ambassadeur de Turquie.
Et, le 29
mai 1998, les députés, unanimes, debout dans l'hémicycle, adoptèrent cet
article unique : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de
1915. »
Il n'était pas concevable de laisser cette tragédie aux portes du
Sénat !
Enfin, le Sénat va se prononcer sur la tragédie du peuple
arménien, pour la mémoire des victimes et de leurs proches.
Il aura fallu
deux années pour que nous puissions enfin en débattre. Deux ans de
discussions et de blocages : le Gouvernement, comme la conférence des
présidents de notre Haute Assemblée, se refusait à inscrire à l'ordre du
jour cette loi votée par l'Assemblée nationale.
M. Dominique
Braye. Le Gouvernement aurait dû l'inscrire !
M. Bernard
Piras. Allons, un peu de dignité !
M. Robert Bret. En février
1999, avec Bernard Piras, Gilbert Chabroux, Guy Fischer, Marie-Claude
Beaudeau et, bien entendu, Hélène Luc - qui, à maintes reprises, lors de la
conférence des présidents, a posé la question de l'inscription à l'ordre du
jour de cette proposition de loi - mais aussi avec de nombreux autres
collègues socialistes et communistes, nous avons déposé une proposition de
loi identique à celle qu'avait adoptée l'Assemblée nationale.
Le 21 mars
dernier, lors de la demande de discussion immédiate de cette proposition,
dont j'étais le premier signataire, nous n'avions pu débattre du fond, car
l'orateur qui était contre, le président de la commission des affaires
étrangères et le Gouvernement nous avaient alors affirmé que « la
reconnaissance du génocide est un fait étranger au domaine de la loi, qu'il
n'appartenait pas à une assemblée parlementaire de qualifier des faits
historiques survenus il y a plus de quatre-vingts ans dans un autre pays
».
M. Hilaire Flandre. Cela n'a pas changé !
M. Robert
Bret. Les mêmes arguments ont été repris une nouvelle fois
aujourd'hui.
Malgré le soutien de plusieurs collègues de la majorité
sénatoriale, notre demande de discussion immédiate avait alors été
rejetée.
Convaincus que la représentation nationale doit pouvoir, dans
des moments forts, adresser des messages à l'opinion publique nationale et
internationale, nous ne pouvions en rester là.
Dans la mesure où notre
Constitution ne prévoit pas que le Parlement ait le pouvoir de voter des
résolutions, le seul moyen de s'exprimer au niveau nécessaire n'est autre
que le vote d'une loi. Il n'y a pas d'autre moyen !
M. Dominique
Braye. C'est faux !
M. Robert Bret. Les droits humains ne sont
pas une notion théorique, et on ne peut effacer un fait historique.
Le
génocide arménien n'est pas un souvenir inscrit dans les annales de
l'Histoire et simplement relégué dans les livres ; il est profondément
enraciné dans la mémoire collective de la communauté arménienne comme
réalité concrète et vivante.
La France, pays des droits de l'homme, son
Parlement, n'ont-ils pas pour rôle premier de transmettre la mémoire à
l'égard des jeunes générations ?
Contrairement à ce que certains ont
prétendu, la reconnaissance du génocide arménien permettra - j'en suis
convaincu -, un grand pas vers un dialogue sincère et effectif entre les
nouvelles générations arméniennes et turques.
On ne peut pas construire
l'avenir si le passé est nié ou falsifié.
Comment nier, en effet, le
caractère de génocide au massacre d'un million cinq cents mille Arméniens
assassinés de 1894 jusqu'à la nuit tragique de 1915 qui demeure inscrite à
jamais dans la mémoire de l'humanité ?
M. Dominique Braye. Et les
quatre-vingts millions en Russie ? M. Robert Bret. Le peuple turc a
la capacité de faire face à cette histoire tragique. Il a les moyens
d'analyser et d'assumer ces événements terribles.
Je considère que notre
action d'aujourd'hui est non pas un défi à l'égard de ce peuple, mais, au
contraire, un appui pour affronter le passé et regarder l'avenir.
Oui, il
faut croire au dialogue. La reconnaissance du génocide arménien ouvre la
voie à la réconciliation des deux peuples.
Pour toutes ces raisons, avec
Jacques Pelletier, Jean-Claude Gaudin, Bernard Piras, Michel Mercier et
Jacques Oudin, représentant chacun l'éventail des groupes de la Haute
Assemblée, j'ai cosigné cette proposition de loi qui vous est aujourd'hui
soumise.
Je remercie Jacques Pelletier d'avoir accepté ma proposition
d'en être le premier signataire.
Soucieux d'obtenir l'adoption dès
aujourd'hui de cette proposition de loi et dépassant les clivages politiques
traditionnels qui nous opposent, nous vous appelons solennellement, mes
chers collègues, à la voter et à repousser les amendements qui nous serons
présentés lors de la discussion de l'article unique.
Sachez que les
familles de ces un million cinq cent mille personnes qui ont été massacrées
en 1915 sont à votre écoute aujourd'hui.
M. Dominique Braye. Et
les quatre-vingts millions en ex-URSS ?
M. Robert Bret. En votant
cette proposition de loi, nous sommes et nous serons à leur côté pour que
jamais le silence ne retombe sur les fosses communes. En votant cette
proposition de loi, la Haute Assemblée en ressortira grandie. (Très bien
! et applaudissements sur les travées du groupe communiste républicain et
citoyen et sur celles du groupe socialiste.)
M. le
président. La parole est à M. Paul Girod.
M. Paul Girod.
Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, je crois
que nous vivons un moment important qui justifie l'existence même d'un
Parlement. Nous avons à nous interroger sur des faits historiques qui sont
dans la mémoire de chacun et que personne ne songe à nier. Il est vrai, le
citoyen que je suis le dit et le reconnaît : il y a eu un génocide en
Arménie en 1915.
Pour autant, est-ce le rôle du Parlement français de
l'inscrire ce soir dans une loi normative ? La reconnaissance des citoyens
est une chose, l'inscription dans la loi par un Parlement, autre
chose.
Nous avons le devoir d'être de ceux qui expliquent à nos
concitoyens la réalité de ce qui fut une épreuve terrible pour un peuple
dont nous avons recueilli les survivants après le drame. Nous avons à aider
nos concitoyens à prendre conscience du premier génocide du xxe siècle qui,
hélas ! certains l'ont dit, en a connu beaucoup d'autres. Pourtant, je suis
persuadé que nous n'avons pas à l'inscrire dans une loi normative de la
République.
Nous l'avons fait, on l'a dit tout à l'heure, indirectement
pour la Shoah dans la mesure où certains de nos concitoyens se sont permis
de prendre des positions qui la niaient, voire qui insultaient ceux qui en
ont été les victimes, mais c'est de nos concitoyens qu'il s'agissait. Et
force est de reconnaître aussi que la France, en tant que collectivité, n'a
pas été absente, hélas, de la réalisation de ce qui a été un des plus grands
drames et des plus systèmatiques de notre époque.
Mais nous ne sommes pas
dans la même situation s'agissant du génocide arménien. Je pense que la
lecture stricte de notre Constitution ne nous permet pas les résolutions et
ne nous autorise pas à les inscrire dans la loi. Je suis d'ailleurs persuadé
que, si une loi était votée et déférée au Conseil constitutionnel, celui-ci
ne manquerait pas de constater que le Parlement est sorti de son domaine en
arrêtant une loi de la République sur un sujet de cet ordre.
C'est la
première raison pour laquelle, tout à l'heure, je voterai la motion tendant
à opposer l'exception d'irrecevabilité et, si elle était repoussée, je
m'abstiendrai ensuite de continuer à participer aux débats, considérant que
l'on me ferait sortir de mon rôle de législateur.
Une seconde raison
m'amène à être très circonspect sur cette affaire. Une des plus belles
phrases qui existent en matière humanitaire est la suivante : « Je ne te
demande ni quel est ton pays, ni quelle est ta race, je te demande quelle
est ta souffrance ». C'est ce que nous avons fait, collectivement en France
quand les Arméniens sont venus se réfugier chez nous. Nous ne leur avons pas
demandé qui ils étaient. Nous avons simplement considéré leurs souffrances
et nous avons fait ce que nous avons pu collectivement pour y faire
face.
Est-il dans les traditions de notre République de voir se
développer des opérations, j'allais dire à caractère communautariste
?
M. Dominique Braye. Absolument !
M. Paul Girod. Est-il
dans les traditions de notre pays de voir s'ouvrir au sein de notre société
des catégories ? Je n'en suis pas persuadé non plus. C'est la seconde raison
pour laquelle je pense que, autant notre devoir de parlementaire est de
proclamer à l'extérieur de cet hémicycle, auprès de tous nos concitoyens, la
compassion, la solidarité que nous devons à nos compatriotes d'origine
arménienne, autant je ne suis pas certain que nous rendions à ces mêmes
compatriotes et à l'ensemble de notre pays un service distingué en les
distinguant justement en tant que communauté.
Je le dis avec beaucoup de
gravité et beaucoup d'émotion car j'appartiens à une génération qui, comme
nombre d'entre nous, a subi, dans sa population civile, un certain nombre de
catastrophes entre 1939 et 1945. Et à cette époque, l'ouverture des mains
des uns vers les autres était un devoir de solidarité que nous avions les
uns envers les autres, comme nous l'avions fait après 1915.
Je ne crois
pas que nous ayons intérêt, en tant que législateurs, à consacrer des
fissures de cet ordre.
Alors, à nos compatriotes d'origine arménienne, je
dis : votre souffrance, je la comprends ; je ne vous demande ni d'où vous
venez, ni qui vous êtes. Cette souffrance-là, je lui tends la main, je le
fais en tant que citoyen, mais je ne crois pas que nous ayons le devoir,
moins encore le droit, de transformer les institutions internes à notre
République et l'entente solide de notre peuple dans une opération de ce
genre.
Je le dis avec beaucoup d'émotion. Aucune espèce de considération
de politique étrangère n'est présente dans mon esprit en cet instant. C'est
à la solidité et à l'unité de notre peuple que je pense en premier.
(Bravo et applaudissements sur les travées du RPR et des Républicains et
Indépendants.)
M. le président. La parole est à M.
Huriet.
M. Claude Huriet. Monsieur le président, monsieur le
ministre, mes chers collègues, tout génocide - au sens de la convention
260-A pour la prévention et la répression du crime de génocide, approuvée
par l'assemblée générale des Nations unies le 9 décembre 1948 - heurte
profondément la conscience universelle.
Nul ne peut rester insensible aux
drames qui, tout au long de l'histoire, ont atteint des populations
entières, hommes, femmes, enfants, dont l'anéantissement était programmé
pour leur appartenance à une race, à un groupe ethnique ou
religieux.
Pour cette raison, nous devons compatir à la tragédie qu'ont
vécue les Arméniens voilà quatre-vingt-cinq ans.
Mais la reconnaissance
par la France de ce génocide, dans lequel - cela a été dit - notre pays
n'était nullement impliqué, pose trois graves interrogations.
Est-il de
la compétence d'un parlement national de reconnaître par la loi des
événements dramatiques survenus dans un autre pays ? Une telle démarche est
à l'évidence de nature différente de la « repentance » évoquée par plusieurs
d'entre vous et proclamée par les hautes autorités de l'Etat pour des
périodes tragiques qui ont marqué notre propre histoire.
Quelles sont les
raisons profondes qui ont incité les auteurs de la proposition de loi à
recourir à une procédure exceptionnelle pour que la Haute Assemblée décide
d'en débattre ? Et pourquoi maintenant ?
Enfin, pourquoi proposent-ils
une reconnaissance publique du seul génocide arménien ?
Toutes ces
questions troublantes, à vrai dire, méritent des réponses claires. Si notre
assemblée, rejetant la motion d'irrecevabilité présentée par plusieurs de
nos collègues, apporte une réponse positive à la première question, notre
vote dépendra alors des explications que nous sommes en droit d'attendre,
concernant la dernière : pourquoi la France devrait-elle reconnaître le seul
génocide arménien ? Une telle démarche signifie-t-elle que les auteurs de la
proposition établissent des degrés dans l'horreur d'un génocide ?
Pour
notre part, au plus profond de notre conscience, nous ne pouvons l'accepter
pas plus que nous ne pouvons accepter de clouer au pilori un pays qui,
certes, doit assumer son passé, en exonérant de leurs responsabilités - non
moins lourdes - d'autres pays dont les crimes sont aussi
abominables.
Trop nombreux ont été les génocides qui se sont succédé
durant le siècle écoulé, faisant des millions de victimes que la mémoire
collective ne doit pas oublier.
C'est la raison pour laquelle, avec
certains de mes collègues, nous avons décidé de déposer un amendement par
lequel, sans remonter à travers les siècles, la France reconnaît d'autres
génocides commis depuis 1915 dans différents pays du monde.
Mes chers
collègues, si la France, à travers le vote du Parlement, reconnaissait le
seul génocide arménien, elle se singulariserait et beaucoup
s'interrogeraient sur les raisons cachées d'une telle attitude « sélective
». Si, au contraire, la France, patrie des Droits de l'homme, reconnaissait
les tragédies intervenues au cours du xxe siècle, qualifié parfois de «
siècle des génocides », elle s'honorerait et la prise de conscience
collective à laquelle elle aurait ainsi contribué serait susceptible d'en
prévenir la résurgence. (Applaudissements sur les travées de l'Union
centriste, du RPR et des Républicains et Indépendants, ainsi que sur
certaines travées du RDSE.)
M. le président. La parole est à
M. Piras.
M. Bernard Piras. Monsieur le président, monsieur le
ministre, mes chers collègues, j'ai longtemps espéré ce moment, et c'est
donc avec une certaine émotion que j'interviens aujourd'hui, au nom de mes
collègues du groupe socialiste. Avec eux et avec ceux du groupe communiste
républicain et citoyen et quelques individualités membres d'autres groupes,
nous avons depuis des mois beaucoup oeuvré pour permettre l'adoption
définitive de cette proposition de loi relative à la reconnaissance du
génocide arménien de 1915.
J'associe à mon intervention tous les
signataires de la proposition de loi n° 238 ainsi que tous les sénateurs qui
ont voté pour la discussion immédiate.
En effet, comme vous le savez,
cette proposition de loi n° 238 avait déjà fait l'objet d'une procédure de
demande de discussion immédiate, rejetée le 21 mars dernier. Cette
précédente initiative, par la prise de conscience qu'elle a engendrée, est
indiscutablement à l'origine de la réussite de celle que nous sommes amenés
à examiner aujourd'hui.
La possibilité qui m'est donnée de m'exprimer à
cette tribune signifie que la première phase de cette seconde procédure
s'est déroulée favorablement. Je ne doute pas qu'elle ira cette fois à son
terme.
Je ne m'attarderai pas sur le long et difficile cheminement de ce
texte, me contentant de constater que la raison, mais aussi le coeur, l'ont
finalement emporté. La cause que nous défendons est bonne. Reconnaissons
qu'il eût été fort regrettable que cette initiative parlementaire tombe dans
l'oubli, comme ce fut trop longtemps le cas pour les événements de 1915,
sans avoir pu aboutir définitivement.
Quelles sont les raisons qui nous
conduisent à débattre de cette proposition de loi, laquelle ne comporte
qu'un article : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de
1915 » ? En effet, voilà quatre-vingt-cinq ans de cela, le peuple arménien
vivant dans l'Empire ottoman a connu une période tragique, laquelle s'est
traduite par la disparition des deux tiers de sa population - soit 1,5
million d'Arméniens exterminés - tandis que la majorité des survivants, à
savoir 800 000 Arméniens, se sont exilés à travers le monde, notamment en
France.
Cependant, le constat de ces événements ne suffit pas à expliquer
que nous ayons ce débat aujourd'hui. Nous sommes ici car ces massacres sont
passés quasiment inaperçus. Ils n'ont pas fait l'objet de la reconnaissance
internationale légitime qu'ils méritent, laquelle aurait pu conduire à
qualifier et à condamner ces actes de barbarie, et, peut-être - qui sait ? -
contribuer à nous préserver des atrocités qui se sont succédé au cours de ce
xxe siècle.
Par cet article, nous qualifions ces événements de génocide,
et cela conformément à la définition qui est donnée de ce terme par les
Nations unies. Personne ne pourra objectivement contester une telle
qualification d'actes ayant abouti, selon un plan prémédité, organisé et
planifié, à vider l'Anatolie orientale des Arméniens. Nous sommes donc
amenés à nous prononcer sur ces événements, car le premier génocide du xxe
siècle a fait l'objet d'un oubli pour certains et, pire, d'une négation pour
d'autres. Notre démarche est donc autant juridique qu'historique.
Mais
quel sens devons-nous donner à cette reconnaissance publique ? Pour ma part,
et j'espère que nombre d'entre vous partageront cette opinion, j'estime que
cette démarche parlementaire est porteuse de plusieurs symboles forts qu'il
convient d'expliciter.
En premier lieu, cette initiative est l'occasion
pour la France de rappeler et de démontrer qu'elle demeure la patrie des
droits de l'homme.
L'adoption définitive de cette reconnaissance est la
preuve que le peuple français, à travers ses représentants légitimes, a su
privilégier le respect des grands principes universels, sans donner la
priorité à de supposés intérêts économiques et diplomatiques.
Si la
France n'est pas la première nation à reconnaître et à qualifier cette
tragédie, ce que l'on peut peut-être regretter, elle demeure malgré tout la
première grande puissance d'Europe occidentale à le faire. La France a
d'ailleurs prouvé qu'elle portait également ce regard intransigeant sur son
histoire lointaine ou récente. Cela a été le cas pour l'esclavage, la rafle
du Vél d'Hiv et, plus récemment, pour la guerre d'Algérie.
Si la vérité
historique est parfois difficile à entendre, elle demeure indispensable pour
la construction d'un avenir meilleur. La reconnaissance des erreurs du passé
est la seule voie pour progresser, qu'il s'agisse des civilisations ou de
l'humanité tout entière.
En deuxième lieu, contrairement aux arguments
souvent avancés par les opposants de cette initiative, une telle
reconnaissance ne représente pas un obstacle à l'établissement d'une paix
durable entre l'Arménie et la Turquie. C'est au contraire un élément
favorisant.
Cette reconnaissance ne constitue pas absolument la
condamnation de la Turquie actuelle, elle modifie le regard porté sur son
histoire. Celui-ci est nécessairement appelé à évoluer, notamment dans le
cadre de l'entrée de ce pays au sein de l'Union européenne.
Un nouvel
éclairage sur ces faits historiques, un éclairage conforme à la vérité ne
peut qu'apaiser les rancoeurs et non les exacerber car, si rancoeur il y a,
elle ne peut venir que du peuple victime, à savoir le peuple arménien. Le
seul sentiment que les Turcs peuvent nourrir est celui d'une « fierté
blessée », comme cela a pu être le cas pour nous Français au regard des
faits qui se sont déroulés sous le gouvernement de Vichy.
En troisième
lieu, la reconnaissance de ce génocide est l'occasion, pour les
représentants du peuple français que nous sommes, de témoigner de notre
amitié et de notre attachement à l'Arménie, plus particulièrement à la très
importante communauté vivant chez nous.
Depuis trois générations, cette
communauté, en s'installant dans notre pays, nous a fait confiance, elle a
démontré sa faculté et sa volonté d'intégration, elle a participé de manière
très active à nos côtés lors de la Première, puis de la Seconde Guerre
mondiale et nombre de ses enfants se sont sacrifiés pour notre patrie, pour
notre République.
Mes chers collègues, souvenez-vous de « l'Affiche rouge
», de cette chanson merveilleuse et émouvante, sur un texte de Louis Aragon
et interprétée par Léo Ferré, qui relate l'action des résistants appartenant
au groupe Missak-Manouchian. Cette communauté a également contribué à
l'essor économique et culturel de notre pays par l'esprit dynamique qui la
caractérise.
Prétendre, comme certains l'ont fait, que cette initiative
parlementaire serait purement électoraliste, c'est mettre en cause notre
conscience politique. Cela me semble, de plus, constituer une absurdité,
puisque cette proposition de loi a fait l'objet d'un large consensus de la
part des parlementaires. L'origine diverse, très représentative des divers
groupes politiques, des signataires de cette proposition de loi n° 60,
devrait mettre un terme à une telle polémique.
L'adoption définitive de
cette proposition de loi marquera la force d'idées majeures : la France
demeure la patrie des droits de l'homme ; la paix durable ne peut être
fondée sur le rejet ou sur la négation de la vérité historique ; la France
manifeste son attachement à la communauté arménienne.
Les événements de
1915 ne peuvent se confiner à l'histoire bilatérale de deux pays, ils
doivent à tout prix entrer dans la conscience collective afin de la faire
progresser. C'est à cette oeuvre-là que nous participons aujourd'hui. Nous
pouvons légitimement en être fiers. (Applaudissements sur les travées
socialistes, sur celles du groupe communiste républicain et citoyen, ainsi
que sur certaines travées du RDSE. - M. Adnot applaudit
également.)
M. le président. La parole est à M.
Collomb.
M. Gérard Collomb. Il n'est plus de peuple, il n'est plus
de dirigeant qui, aujourd'hui, n'ait à faire face devant la conscience
universelle à la réalité de son histoire.
La seule vraie question qui
devrait donc nous préoccuper ce soir devrait être celle de savoir si nous
avons la conviction profonde, intime, totale qu'il y a bien eu génocide du
peuple arménien en 1915. Mes chers collègues, si nous ne nous posions que
cette question - la seule vraie question, - ce soir, nous voterions à
l'unanimité la reconnaissance du génocide du peuple arménien.
Comme
l'attestent les témoignages bouleversants des survivants de l'époque, les
travaux de tous les historiens qui ont travaillé sur cette période : oui !
1915 vit bien se dérouler le premier génocide du xxe siècle.
M.
Patrick Lassourd. Personne ne le conteste !
M. Gérard Collomb.
Dès lors, quelles raisons pourraient nous amener à passer sous silence ce
génocide du peuple arménien ?
Des raisons juridiques ? Nous savons trop
que l'invocation du droit peut recouvrir les plus profondes injustices. Nous
connaissons l'adage : Summum jus, summa injuria !
Au nom de la
Constitution, au nom du fait que le législateur prendrait des prérogatives
par rapport au pouvoir exécutif, nous accepterions de passer sous silence le
premier génocide du xxe siècle ?
Comment ne pas voir que nous ne pouvons
guère nous réfugier derrière des raisons juridiques ?
M. Hilaire
Flandre. Cela sent les urnes !
M. Gérard Collomb. Quant à la
volonté de préserver de bonnes relations avec la Turquie, la plupart des
collègues qui vont voter pour la reconnaissance du génocide arménien, ce
soir, ne se reconnaissent pas comme des ennemis de la Turquie, bien au
contraire.
Nous pensons que c'est en aidant la Turquie à reconnaître le
génocide arménien et à faire face aux pages les plus sombres de son histoire
que nous l'aiderons à progresser dans la voie démocratique. Et, ce soir,
nous avons conscience, en accomplissant cet acte, d'aider en Turquie les
forces qui luttent pour l'approfondissement de la démocratie dans ce
pays.
Comment ne pas voir que c'est parce que l'Allemagne, après guerre,
par la voix de ses dirigeants les plus éminents, a su reconnaître les crimes
d'un passé pourtant récent qu'elle a pu rejoindre la communauté des pays
démocratiques et nouer des liens d'amitié avec notre pays ?
Il est donc
faux de dire que c'est en oubliant le passé que l'on pourrait permettre
l'établissement de relations nouvelles entre l'Arménie et la Turquie. C'est
au contraire en aidant la Turquie à reconnaître le passé que l'on pourra
permettre que s'établissent, dans cette région du monde, des relations
nouvelles fondées sur la paix et sur la coopération.
Alors, on nous dit
qu'il y aurait d'autres génocides dans l'histoire
contemporaine.
Plusieurs sénateurs du RPR. Qu'il y aurait
!
M. Gérard Collomb. C'est vrai, il y en a eu d'autres. Mais
comment ne pas voir que, les unes après les autres, les pages noires de
l'humanité font toutes l'objet d'enquêtes et de réexamens ?
Je crois, au
contraire, que c'est un progrès de la conscience universelle contemporaine
de ne plus accepter que tel ou tel sujet soit occulté pour des raisons qui
sont le plus souvent des raisons d'Etat ou des raisons d'ordre
idéologique.
Il n'y a plus, aujourd'hui - c'est un énorme progrès - de
sujet tabou. Tous les crimes de l'histoire contemporaine deviennent objets
de débat, avant de devenir objets de réprobation et de condamnation. C'est
ainsi, peut-être, qu'une nouvelle conception des relations humaines est en
train de naître, fondée sur le droit, et non plus sur la force et la
violence la plus extrême.
Mes chers collègues qui citez les crimes de
l'histoire contemporaine, vous pouvez être rassurés : le passage au crible
de notre histoire n'épargnera rien ni personne. Il me semble que, désormais,
ils seront de moins de en moins nombreux, ceux qui accepteront de couvrir,
par solidarité idéologique, les crimes qui ont pu être commis, quels que
soient ceux qui les ont commis.
Mes chers collègues, la reconnaissance du
génocide arménien, ce soir, constitue un pas déterminant dans ce progrès de
la conscience humaine.
M. Roland Courteau. Très bien !
M.
Gérard Collomb. C'est pourquoi nous devrions, comme nos collègues de
l'Assemblée nationale, voter à l'unanimité la reconnaissance du génocide
arménien. (Applaudissements sur les travées socialistes, ainsi que sur
celles du groupe communiste républicain et citoyen.)
M. le
président. La parole est à M. Seillier.
M. Bernard Seillier.
Le génocide arménien de 1915 est une vérité historique qui n'est sûrement
pas suffisamment connue ni reconnue, mais, le débat soulevé dans l'opinion
depuis plusieurs mois à propos d'une reconnaissance publique officielle de
ce drame humain a déjà en partie combattu l'ignorance qui pouvait
l'entourer.
On comprend toutefois que les descendants des victimes
massacrés en 1915 ne se satisfassent pas d'une simple médiatisation de
l'évocation historique. Ils souhaitent un acte solennel de la République
française : celui qui est attaché à la loi.
Mais la loi est-elle
appropriée à son objet en une telle circonstance ? Je ne le crois pas pour
trois raisons.
J'écarterai rapidement la première catégorie de raisons,
celles qui sont les plus discutables, celles qui sont évoquées au titre de
l'opportunité ou des intérêts économiques et qui inciteraient à rester
silencieux pour ne pas heurter, froisser ou contrarier tel ou tel d'entre
eux. Selon moi, les intérêts matériels doivent, par principe, s'incliner
devant les impératifs de la justice. Ce n'est donc pas, à mon avis, pour
ménager ces intérêts qu'on pourrait écarter la voie législative quant à la
reconnaissance du génocide arménien.
Vient ensuite l'argument
constitutionnel : il a du poids dans un Etat de droit, car le respect du
droit est le seul moyen à notre portée pour établir la justice humaine,
tandis que son mépris conduit irrémédiablement et promptement à l'injustice
; on descend en effet plus vite sur ce chemin qu'on ne le gravit. Or notre
constitution ne confie pas à la loi la fonction pour laquelle elle est ici
sollicitée. La proposition de loi que nous examinons risquerait
vraisemblablement la censure du Conseil constitutionnel.
Mais je
n'insisterai pas sur ce point pour ne pas me limiter à ce que certains
pourraient considérer comme un formalisme excessif face à l'ampleur d'un
drame humain devant lequel je m'incline avec émotion.
En vérité,
l'interrogation la plus grave me paraît fondée sur l'ambiguïté qui résulte
inévitablement de l'affirmation d'une vérité historique par une loi établie
historiquement selon une procédure majoritaire.
Le fondement d'une loi
est, en effet, moins assuré que la vérité qu'elle prétendrait valider.
La
vérité historique du génocide arménien est intangible et incontestable. En
revanche, la vérité d'une loi n'est formellement liée qu'à l'existence
historique de la majorité qui l'a votée. Elle est réformable par une autre
majorité et n'a pas plus de poids qu'une loi opposée votée par une majorité
différente.
C'est pourquoi on s'est jusqu'ici abstenu, en France, à ma
connaissance, de faire écrire l'histoire par la loi.
Les vérités
officielles, même quand elles coïncident avec mes sentiments, ne recueillent
pas mon adhésion précisément parce que le coeur fait pour la fraternité
laisse la raison établir et protéger la liberté et l'égalité.
Mes
sentiments d'amitié à l'égard du peuple arménien, y compris dans mes
convictions les plus profondes, sont très puissants. Cela n'est pourtant pas
suffisant pour faire taire mon attachement à une vérité d'ordre supérieur,
celle de l'intelligence et de la raison, sans laquelle aucune autre vérité
ne peut être fondée, aucune justice ne peut être espérée.
C'est la raison
pour laquelle, dans l'intérêt même du peuple arménien - qui, en cette
affaire, recherche la réparation d'une injustice abominable par une voie qui
n'est pas la bonne - et pour défendre la pérennité des institutions de la
République française, je m'oppose à cette proposition de loi.
Les
Arméniens retireraient d'une telle loi une satisfaction psychologique
incontestable mais sans aucune portée juridique, sans aucune réparation
effective et concrète. En revanche, mesurons bien l'atteinte portée à notre
pratique institutionnelle par une telle loi. L'esprit républicain n'est pas
établi sur les bons sentiments. Je regrette que ceux qui sont les gardiens
de notre République n'aient pas su le dire clairement avant que l'Assemblée
nationale se précipite dans une impasse juridique. C'est pour cela que le
Sénat est confronté, cette nuit, à ce dilemme majeur. (Très bien ! et
applaudissements sur certaines travées des Républicains et Indépendants et
du RPR.)
M. le président. La parole est à M.
Durand-Chastel.
M. Hubert Durand-Chastel. Monsieur le président,
monsieur le ministre, mes chers collègues, la proposition de loi que nous
débattons cette nuit est d'une grande importance. A l'évidence, il y a
conflit entre des intérêts locaux, nationaux, certes légitimes, et les
enjeux internationaux, d'une tout autre ampleur.
Le Gouvernement a défini
nettement sa position dès le vote de l'Assemblée nationale par la voix du
ministre des affaires étrangères, M. Hubert Védrine, position que celui-ci
il a d'ailleurs réitérée récemment devant la commission des affaires
étrangères, de la défense et des forces armées, à savoir que, le Parlement
étant un organisme législatif, il n'a pas à décider d'un point d'histoire.
M. le ministre des relations avec le Parlement vient, du reste, de le
rappeler.
Sur ce même problème, le président Clinton a obtenu, le 19
octobre dernier, le retrait de la résolution présentée à l'ordre du jour de
la Chambre des représentants visant à reconnaître le génocide arménien en
faisant part à son président de ses « fortes inquiétudes quant à
l'opportunité de cette résolution au regard des intérêts américains au
Moyen-Orient ». C'est également, comme cela a déjà été indiqué, la position
du patriarche des Arméniens de Turquie qui a affirmé : «Ce »problème ne
devrait pas être exploité par des politiciens pour leurs propres intérêts.
»
La France, qui a soutenu la demande d'adhésion de la Turquie à l'Union
européenne, et qui entretient par ailleurs d'excellentes relations avec
l'Arménie, n'a pas à intervenir par voie législative sur cet événement, si
terrible soit-il, qui date de quatre-vingt-cinq ans et appartient à
l'histoire.
J'ajoute, pour terminer, que l'adoption de cette proposition
de loi soulèverait sans doute plus de difficultés qu'elle n'en
résoudrait.
Pour toutes ces raisons, il convient de voter contre le texte
qui nous est présenté. (Applaudissements sur certaines travées du RRR et
des Républicains et Indépendants.)
M. le président. La
parole est à M. Fischer.
M. Guy Fischer. Monsieur le président,
monsieur le ministre, mes chers collègues, l'Affiche rouge, le très
célèbre poème de Louis Aragon, évoque, dans une strophe moins connue que les
premiers vers, l'espoir du peuple arménien en la vie retrouvée, en son
indéfectible amitié envers la nation française. Ce sont ces quelques
vers
qui s'imposent ce soir à moi. Voici les paroles que l'auteur prête à l'un
des condamnés du groupe Manouchian, en fait à Missek Manouchian lui-même
:
Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle
et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma
Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un
enfant.
C'était le pardon, la continuité, l'espoir, la mort atroce
rendue plus légère par la confiance en la justice des hommes, des
Français.
Comment imaginer que, l'esprit ainsi apaisé avant la mort, ces
hommes, nos frères arméniens, ne se seraient toujours pas vu rendre justice
du plus ancien de leurs tourments quatre-vingt-cinq ans plus tard
?
Aujourd'hui, alors que notre assemblée, réunie autour d'une proposition
de loi signée par l'ensemble de ses familles politiques, est peut-être à
quelques pas de reconnaître - enfin ! - le génocide arménien de 1915, je
veux croire que l'intelligence, dépassant tous les clivages, permettra à
chacun de prendre position en son âme et conscience en faveur de la
justice.
Aussi, mes chers collègues, c'est avec émotion que je pense ce
soir au bonheur qui sera celui de la communauté arménienne -
particulièrement celle de la région Rhône-Alpes - si notre assemblée vote
cette proposition de loi.
Je suis né à Décines, dans le Rhône, cité de la
soie où j'ai passé vingt ans de ma vie auprès de la communauté arménienne.
Tout enfant, j'en ai partagé les malheurs, les valeurs. Ses espoirs, je les
ai fait miens.
Je me souviens particulièrement d'un jour de 1975 où, au
pied de la sculpture dédiée aux victimes du génocide, Arsène Margossian,
adjoint au maire de Décines, s'exprimait ainsi devant une foule recueillie :
« Ô morts de 1915, chers morts sans sépulture dont on entrevoit à travers ce
monument les corps suppliciés, dormez en paix ! »
De mon histoire
personnelle, je tiens pour sûr que la reconnaissance du génocide arménien
est bien plus qu'un simple rétablissement de la vérité historique. Parce
qu'un peuple martyr ne peut se désintéresser du sort de ses frères humains,
comme en témoigne, en France, l'engagement des Arméniens dans la guerre,
contre le fascisme. Parce qu'un peuple qui a connu la torture, le génocide,
l'oubli ne pouvait pas se contenter de panser ses plaies mais se devait au
contraire d'être de tous les combats qui eurent pour enjeu l'avenir de
l'humanité.
M. Jean-Claude Gaudin. Le nôtre en particulier
!
M. Guy Fischer. Je regretterai simplement ce soir que nous ayons
dû recourir à la procédure de discussion immédiate.
Mais nous connaissons
d'avance la réponse !
Mes chers collègues, notre vote de ce soir sera un
acte de paix, de réconciliation. Reconnaître officiellement la torture, les
massacres, est toujours un pas vers la stabilité des démocraties.
L'impunité, en revanche, est toujours négative et susceptible de mettre en
péril la voie démocratique des peuples, quels qu'ils soient. Ainsi, la
reconnaissance du génocide d'un peuple sert la reconnaissance de la
souffrance et des aspirations de l'humanité tout entière.
C'est pourquoi
je veux vous dire mon immense espoir à l'idée qu'une grave erreur historique
est sur le point d'être enfin corrigée, qu'un peuple va se voir rétabli dans
son droit et pouvoir continuer son chemin libéré de deux grands poids :
l'erreur et la méconnaissance. Car, comme le disait Elie Wiesel, prix Nobel
de la paix « oublier les victimes du génocide, c'est les assassiner une
seconde fois ». (Applaudissements sur les travées du groupe communiste
républicain et citoyen, ainsi que sur les travées
socialistes.)
M. le président. Personne ne demande plus la
parole dans la discussion générale ?...
La discussion générale est
close.
Exception d'irrecevabilité
M. le président. Je suis saisi par MM. Jacques-Richard Delong
et Michel Pelchat d'une motion n° 3 tendant à opposer l'exception
d'irrecevabilité.
Cette motion est ainsi rédigée :
« En application de
l'article 44, alinéa 2, du règlement, le Sénat déclare irrecevable la
proposition de loi relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915
(n° 60, 2000-2001). »
Je rappelle que, en application du dernier alinéa
de l'article 44 du règlement du Sénat, ont seuls droit à la parole sur cette
motion l'auteur de l'initiative ou son représentant, pour quinze minutes, un
orateur d'opinion contraire pour quinze minutes, le président ou le
rapporteur de la commission saisie au fond et le Gouvernement.
La parole
est à M. Delong, auteur de la motion.
M. Jacques-Richard Delong.
Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, je vais
faire en sorte que mes propos dépassionnent la discussion.
M. Marcel
Charmant. Ça va être dur !
M. Jacques-Richard Delong. Nous
avons choisi de débattre de la proposition de loi relative au génocide
arménien, et je peux comprendre qu'une majorité d'entre nous aient eu le
désir d'exprimer leur position sur cette tragédie.
Le débat a eu lieu,
les différentes positions ont été exprimées.
Faut-il, dès lors, se
prononcer sur le fond de cette proposition de loi, en voter le dispositif,
le faire entrer dans notre droit positif et utiliser une procédure douteuse
sur le plan constitutionnel ?
La loi doit avoir des effets d'ordre
interne. La proposition de loi se borne à constater des faits extérieurs à
la compétence territoriale du Parlement français. Elle n'en tire aucune
conséquence dans l'ordre juridique interne. M. de Villepin a développé les
arguments fondés sur l'article 34 de la Constitution du 4 octobre 1958 et
cité le président de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée
nationale lors de l'examen en commission d'une proposition visant le même
objet : « Ce texte aura surtout une valeur symbolique. »
Le secrétaire
d'Etat aux anciens combattants s'est lui-même interrogé en ces termes à
l'occasion du débat du 28 mai 1998 à l'Assemblée nationale : « la question
se pose, au regard de la Constitution, de savoir s'il est du ressort de la
loi de qualifier l'histoire ». Les mêmes réserves ont été exprimées par le
ministre des affaires étrangères, le 17 mars 1999, devant la commission des
affaires étrangères du Sénat. La question se pose encore aujourd'hui.
Les
relations avec l'étranger n'entrent pas dans les compétences législatives du
Parlement. Aucune des dispositions de l'article 34 de la Constitution ou
d'autres articles de celle-ci ne donnent compétence au législateur pour
intervenir dans le domaine diplomatique. L'article 37 de la Constitution
indique que « les matières autres que celles qui sont du domaine de la loi
ont un caractère réglementaire ». Nous nous trouvons donc bien là dans le
domaine des compétences de l'exécutif, et non dans celui du pouvoir
législatif. Il n'est pas de la compétence du Parlement d'intervenir dans ce
domaine par la voie législative. Le Parlement français est donc incompétent
ratione materiae et ratione locci.
Le texte s'apparente
davantage, en fait, M. de Villepin l'a rappelé, à la procédure des
résolutions tendant à exprimer, à l'intention du Gouvernement, une position
prise par une majorité d'une assemblée sur tel ou tel sujet, procédure que
notre Constitution, à l'exception du domaine communautaire précisément
encadré par l'article 88-4, a explicitement écarté des moyens d'action
parlementaires, comme l'avait confirmé le Conseil constitutionnel par ses
décisions des 17, 18 et 24 juin 1959 relatives au projet de règlement de
l'Assemblée nationale.
Cette intention de recourir à une proposition de
loi du fait de l'impossibilité constitutionnelle d'utiliser la procédure des
résolutions a d'ailleurs été exprimée par le président de la commission des
affaires étrangères de l'Assemblée nationale lui-même. Il était donc bien
conscient du détournement de procédure qu'il cautionnait et, en fin
politique, il affirmait les souhaits de sa commission tout en tendant au
Gouvernement le moyen de sortir de cet imbroglio.
Si l'on peut
reconnaître, en revanche, un effet à cette proposition de loi, dès lors
qu'elle serait adoptée, ce serait la force d'une injonction au Gouvernement
de la République d'agir, notamment dans les instances internationales, en
conformité avec les principes énoncés par les auteurs de la proposition de
loi. Or j'affirme que le Parlement n'a pas, aux termes de la Constitution,
la possibilité d'adresser des injonctions au Gouvernement, y compris et
surtout dans le domaine diplomatique.
La Constitution définit les
compétences de chaque organe. Dans le domaine diplomatique, elle confère au
Parlement le pouvoir d'autoriser la ratification des traités internationaux,
non celui de les négocier ni celui de fixer des limites à l'exécutif pour la
négociation de ceux-ci. Il s'agit d'une prérogative exclusive du Président
de la République.
Quand le Parlement a souhaité intervenir a priori,
il l'a fait en modifiant la Constitution et en y introduisant une
dérogation explicite au principe, comme avec l'article 88-4 dans le domaine
des compétences de l'Union européenne. Encore cet article précise-t-il qu'il
s'agit des « propositions d'actes communautaires comportant des dispositions
de nature législative » et encore se contente-t-il d'accorder aux assemblées
parlementaires un pouvoir de donner des avis, sous forme de résolutions et
non sous forme législative.
Cette incompétence du Parlement pour agir
a priori a un sens comme prérogative conférée à l'exécutif en matière
diplomatique. La polysynodie n'est pas adaptée à l'action diplomatique. Le
Parlement est saisi a posteriori, il ratifie les traités, et le
Gouvernement est responsable devant l'Assemblée nationale. Il contrôle, mais
n'agit pas directement. Il ne délivre pas de mandat au
Gouvernement.
Ayons garde, au détour du vote de cette proposition de loi,
de ne pas créer un précédent, la source d'une coutume constitutionnelle,
qui, en d'autres temps et sur d'autres sujets, conduirait à paralyser
l'action diplomatique du Président de