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Chris Bohjalian : The Sleepwalker - Interview / Entretien

lundi10 juillet 2017, par Stéphane/armenews


Bohjalian évoque son travail, l’Artsakh et sa toute dernière création The Sleepwalker

Entretien avec Chris Bohjalian

par Rupen Janbazian

The Armenian Weekly, 10.01.2017

WATERTOWN, Mass. - Le tout dernier roman de Chris Bohjalian, Meilleures ventes du New York Times, The Sleepwalker - qui lui vaut déjà les éloges de la critique - vient de paraître. The Armenian Weekly a récemment rencontré l’A. pour évoquer cette récente publication, sa technique d’écriture et son premier voyage en Artsakh (Nagorno-Karabagh).

La toute nouvelle création de Bohjalian est un mystère qui a trait au chagrin, au deuil et à la perte. Ce roman, confie-t-il, aborde aussi la notion de secrets. “Nous avons tous apparemment des secrets ; maris et femmes, parents et enfants, amants. A mes yeux, The Sleepwalker a trait à tous ces secrets qui existent derrière les portes closes de chaque maison, quand les stores sont baissés et les portes fermées,“ précise Bohjalian dans son récent entretien avec The Armenian Weekly.

Si Bohjalian est apparemment l’un des romanciers les plus travailleurs au monde, c’est probablement parce que c’est vrai. “Je travaille beaucoup la discipline,“ confie-t-il, quand on l’interroge sur sa technique.

Discipliné, il l’est.

Depuis 2011, par exemple, il n’a pris qu’une année sabbatique, publiant un livre par an, excepté en 2015.

Bohjalian a publié au total 19 livres, dont The Sandcastle Girls, Skeletons at the Feast, The Double Bind, Midwives, meilleures ventes du New York Times, et The Guest Room, paru l’an dernier, qui relate l’histoire captivante d’une jeune fille de 19 ans, originaire d’Arménie, retenue prisonnière comme esclave sexuelle en Russie et emmenée à New York pour y être exploitée.

En 2016, Bohjalian s’est rendu pour la première fois au Nagorno-Karabagh - un lieu qu’il nomme “la ligne de démarcation“ des Arméniens. L’engagement et l’énergie de la population l’ont profondément impressionné. “Nous ne perdrons pas [l’Artsakh] comme nous avons perdu l’Arménie Occidentale. Nous ne perdrons pas ce petit pays comme nous avons perdu Van, l’Anatolie, la Cilicie,“ explique-t-il.

Actuellement en tournée sur 19 villes - et, précise-t-il, 4 fuseaux horaires - Bohjalian semble ravi de rencontrer ses lecteurs face à face. “Je suis si heureux d’avoir ces lecteurs qui veulent venir et m’écouter parler, que je suis toujours content de les voir. Je n’échangerais ça pour rien au monde,“ dit-il.

The Sleepwalker est disponible sur Amazon, entre autres.

Ci-dessous l’intégralité de notre entretien avec Bohjalian.

***

- Rupen Janbazian : Autre année, autre roman. Il y a un an à peine, nous parlions de ton dernier livre dans un entretien. Comment fais-tu ?
- Chris Bohjalian : Je travaille beaucoup la discipline. Quand tu sors de la fac, un éditeur ne te dit pas : “Tu m’as l’air d’être un jeune écrivain prometteur. Tiens, prends cet argent, écris un bouquin !“ Donc tu décroches un emploi. C’est comme ça que j’ai travaillé dans des agences de publicité au Vermont - à plein temps - jusqu’à la trentaine. J’écrivais de cinq heures du matin à sept heures du soir - tous les jours - le samedi matin, le dimanche après-midi, et puis le lundi et le mardi soir en rentrant de mon travail. J’ai écrit mes trois premiers romans, alors que j’étais employé à plein temps, et cette discipline m’a été très utile. J’entame toujours la journée à six heures du matin.

- Rupen Janbazian : Fais-nous découvrir une journée typique d’écriture.
- Chris Bohjalian : L’objectif est d’écrire 1000 mots par jour. Je n’écris pas toujours 1000 mots et, quand ça m’arrive, plein de choses finissent au montage. Mais, comme [l’écrivaine américaine] Jodi Picoult l’a remarqué un jour, il est beaucoup plus facile d’éditer une mauvaise page que pas de page du tout. C’est une partie importante du processus.

Autre élément essentiel, à mon avis, dans cette époque numérique, le fait que j’essaie de me tenir à l’écart des réseaux sociaux le matin - j’essaie aussi de ne pas répondre aux courriels le matin. Bon, tu peux voir des messages de moi sur les réseaux sociaux le matin, mais il a de fortes chances que je les ai programmés la veille. Voilà comment j’arrive à rester centré sur mes personnages et les histoires que j’écris.

Au final, j’essaie vraiment de rester à mon bureau de six heures du matin jusqu’au déjeuner. Comme Hemingway l’a dit un jour, écrire c’est 1 % d’inspiration et 99 % “le cul dans ta chaise.“ C’est une paraphrase, mais qui est assez juste.

- Rupen Janbazian : Quels rapports entretiens-tu avec tes tout derniers personnages dans The Sleepwalker ?
- Chris Bohjalian : Ma fille Grace dit de mon œuvre que mon thème de prédilection en tant que romancier est une jeune femme bousillée. Elle a raison. C’est vrai à la fois dans ma littérature contemporaine et mes romans historiques.

Pense aux cicatrices de Serafina dans The Light in the Ruins, ou d’Emily Shepard dans Close Your Eyes, Hold Hands, ou d’Alexandra dans The Guest Room, et bien sûr à Karine, Nevart et Hatoun dans The Sandcastle Girls - des femmes fortes et courageuses, qui ont été profondément marquées - parfois littéralement - dans leurs existences.

Hatoun est muette ; elle peut parler, mais reste muette dans The Sandcastle Girls. Serafina se brûle dans The Light in the Ruins. Emily Shepard avale des oxycontins comme des M&M’s dans Close Your Eyes, Hold Hands. Et dans The Sleepwalker, tu croises deux autres jeunes femmes du même style. Lianna, qui raconte le livre, et sa sœur cadette Paige, toutes deux marquées par cette soirée d’août 2000, quand leur mère disparaît après une crise de somnambulisme.

- Rupen Janbazian : Pourquoi as-tu décidé de situer la disparition de la mère en 2000 ?
- Chris Bohjalian : Je l’ai située en 2000 pour deux raisons. Premièrement, parce que j’avais envie d’une histoire qui ne soit pas dictée par des smartphones. De nos jours, tant de mystères concernent la technologie. Je n’avais pas envie d’écrire un livre sur la technologie.

Deuxièmement, j’aime bien l’idée du passé à la première personne. Des livres comme To Kill a Mockingbird [de Harper Lee], par exemple - un narrateur, adulte, qui se replonge dans un moment qui a changé sa vie en tant qu’enfant. Il y a pas mal de nostalgie et de pressentiment dans cette construction. The Sleepwalker se situe en 2000, mais Lianna raconte l’histoire en 2017.

- Rupen Janbazian : Parle-nous du sujet. Le somnambulisme.
- Chris Bohjalian : A l’origine, je pensais écrire un livre sur les rêves - ce grand abîme freudien. J’ai déjeuné un jour avec le directeur du Centre sur le Sommeil de l’UVM [Université du Vermont] à Burlington, dans le Vermont. Je voulais comprendre la physiologie des rêves et découvrir ce que le cerveau fait quand on rêve. Il m’a parlé d’un patient qui était somnambule. Tout naturellement, notre conversation a évolué vers le somnambulisme. Il m’a alors parlé de toutes ces choses incroyables que font les gens quand ils sont somnambules.

En fait, tout ce que tu peux faire quand tu es éveillé, tu peux le faire quand tu es somnambule. Imagine que la partie de ton cerveau qui contrôle les activités motrices est tout à fait éveillée et que la partie qui contrôle le jugement et la mémoire dort profondément. Les gens cuisinent en dormant, conduisent en dormant, font du jogging en dormant, font l’amour en dormant, tuent en dormant, marchent en dormant.

C’est très banal, en fait. Dix pour cent des enfants font du somnambulisme un jour ou l’autre. Quatre pour cent des adultes ont au moins eu une expérience de somnambulisme l’année dernière.

- Rupen Janbazian : Avais-tu connaissance de ces faits ou de ces statistiques avant cette rencontre et d’entamer tes recherches ?
- Chris Bohjalian : Non. J’ignorais pratiquement tout du somnambulisme quand j’ai entamé ce livre. L’idée qu’un roman sur le somnambulisme m’attendait ne m’avait même pas traversé l’esprit.

- Rupen Janbazian : Quel genre de recherches ont-elles été nécessaires ?
- Chris Bohjalian : J’ai adoré. Elles ont été de deux ordres. Tout d’abord, j’ai consacré beaucoup de temps à m’informer sur le somnambulisme - sur tout ce que le cerveau fabrique quand tu es somnambule jusqu’au fait qu’il s’agit d’un domaine nouveau. Le terme “trouble de l’éveil“ n’est apparu qu’en 1968. La médecine légale du sommeil ou la recherche sur les crimes perpétrés durant le sommeil n’étaient même pas une discipline jusqu’en 2007.

J’ai aussi adoré découvrir comment se passe une enquête concernant une personne disparue. Ça m’a captivé - discuter avec des détectives, la police et les équipes de recherche et de sauvetage, savoir que faire si, un soir, une mère de deux enfants au Vermont disparaît après une crise de somnambulisme.

- Rupen Janbazian : Le somnambulisme est le thème central, mais le roman s’attaque à plein d’autres questions. Je repense à The Guest Room - un roman avec pour toile de fond une histoire atroce de trafic d’êtres humains, mais qui aborde aussi des thèmes comme le chantage, l’escroquerie et les problèmes conjugaux.
- Chris Bohjalian : Le livre traite du chagrin, du deuil et de tout ce qui se passe quand quelqu’un a disparu, sans être mort. Autre élément, la notion de secrets - nous avons tous apparemment des secrets : maris et femmes, parents et enfants, amants. A mes yeux, The Sleepwalker a affaire à tous ces secrets qui existent derrière les portes closes de chaque maison, quand les stores sont baissés et les portes fermées.

- Rupen Janbazian : Revenons à ton thème fétiche - les jeunes femmes “bousillées.“
- Chris Bohjalian : J’ajouterais qu’elles sont peut-être bousillées, mais très courageuses.

- Rupen Janbazian : Oui, courageuses aussi. Pourquoi reviens-tu sans cesse à ce genre de personnages ? Les deux héroïnes de The Sleepwalker ont-elles un lien avec l’un de tes personnages précédents ?
- Chris Bohjalian : D’une certaine manière, Lianna descend de Connie Danforth dans Midwives, et sa sœur Paige reprend, peut-être, Laurel Estabrook dans The Double Bind. Je pense simplement à leur comportement, leur façon de s’exprimer et leur vision de la vie.

Je pense être attiré par ce genre de personnages parce que je suis le père d’une fille et il m’arrive de penser que j’écris sur mes pires peurs. Il y a une part en moi qui s’intéresse toujours aux opprimés. Je pense à l’épigraphe que j’ai choisie pour The Guest Room ; elle est de Pasternak, dans Le Docteur Jivago, cette citation admirable sur le regret : “Je ne t’aimerais pas avec autant de force s’il n’y avait rien à te reprocher, rien à regretter en toi.“

Mes livres qui marchent ont tous affaire à des choses épouvantables et au regret. Je pense que c’est ce qui m’attire vers ces personnages à la fois terrorisés et courageux.

- Rupen Janbazian : Tu parlais de ton rôle de père et de ton attirance pour ces personnages. Comment ta relation avec ta fille a-t-elle évolué au fil des ans ou, peut-être, de tes romans ?
- Chris Bohjalian : Grace est de plus en plus associée à mon travail. Elle est l’une des premières à me lire. J’aime beaucoup ses remarques. Elle lit mes livres depuis la classe de 5ème, mais elle lit mes manuscrits depuis 2011, quand elle a lu ma première ébauche de The Sandcastle Girls. Ses observations sont très judicieuses.

Naturellement c’est une comédienne et l’une des choses qu’elle fait dans son travail c’est de lire des livres audio - elle a déjà lu trois de mes livres. Nous sommes très proches. Victoria - ma femme - et Grace - ma fille - à nous trois nous formons une sorte de trio idéal.

- Rupen Janbazian : Changeons de sujet. Tu as récemment déclaré qu’une des choses dont tu es le plus fier en 2016 est un article pour le New York Times1, où tu expliques pourquoi, la cinquantaine venue, il est si important pour toi d’être aux côtés de l’Arménie et du Nagorno-Karabagh.
- Chris Bohjalian : Une des meilleures façons, je trouve, d’aider notre communauté est de défendre les sujets qui comptent pour nous. Et, naturellement, l’un d’eux est l’Artsakh. J’ai beaucoup écrit depuis quatre ou cinq ans sur l’Arménie Occidentale et la reconnaissance du génocide pour des publications très importantes - le Washington Post, le Boston Globe, Newsweek - mais je n’avais encore rien écrit sur l’Artsakh. Rien sur cette démocratie encore jeune de 150 000 habitants, en résistance contre une féroce dictature qui opprime la population de l’Azerbaïdjan - dix millions d’habitants, je crois ?

Donc, cette année, pour la première fois, je suis allé en Artsakh, où j’ai été très impressionné par l’engagement de la population. La réalité est que nous savons tous qu’en Arménie, nous risquons une fuite des cerveaux ; nous risquons de perdre une partie de nos jeunes les meilleurs pour la Russie ou d’autres lieux de la diaspora, par manque d’opportunités. Et si des choses formidables sont réalisées pour garder nos jeunes ici, à commencer par TUMO2, en Artsakh c’est différent. Tous les gens qui sont en Artsakh sont là-bas à long terme. Tous les gens que j’ai rencontrés là-bas ont envie de construire ce pays, de bâtir une démocratie. Et donc, à mon retour, j’ai eu envie de faire tout mon possible pour informer mes lecteurs sur ce versant à part de notre culture et de notre communauté.

J’ai écrit deux histoires. L’une sur un médecin syro-arménien réfugié, attiré par l’Artsakh et qui s’y est installé avec ses deux filles adolescentes. Ça m’a frappé de voir que ce petit pays qui possède si peu est prêt à accueillir des réfugiés et les aider à refaire leur vie, alors que les Etats-Unis - qui sont si riches et si prospères - voient dans “réfugié“ un gros mot.

Quant à la seconde histoire, je trouvais que la couverture de la guerre des Quatre Jours en avril 2016 n’était pas équilibrée. J’avais l’impression que pour beaucoup de publications à travers le monde, c’était comme pour le Groupe de Minsk [Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe - OSCE] : comme si les deux parties violaient le cessez-le-feu ; comme si les deux parties voulaient s’agrandir au plan territorial. J’ai trouvé ça ridicule. La plupart des gens ne savent même pas trouver le Nagorno-Karabagh, l’Arménie ou l’Azerbaïdjan sur une carte ; donc je me suis dit que la guerre des Quatre Jours était une occasion pour aller là-bas, écrire sur ce sujet - écrire non pas un reportage, mais une tribune, un essai expliquant pourquoi je suis aux côtés du Nagorno-Karabagh et ce, non du fait de mon ADN, mais de l’autorité morale qui est celle des citoyens de cette république. Comme l’a déclaré son médiateur [de l’Artsakh], il ne s’agit pas seulement du droit à l’autodétermination d’un peuple ; il s’agit du droit à l’autodétermination d’un peuple menacé d’extermination.

Je considère le Nagorno-Karabagh comme notre ligne de démarcation. Nous ne perdrons pas come nous avons perdu l’Arménie Occidentale. Nous ne perdrons pas ce petit pays come nous avons perdu Van, l’Anatolie, la Cilicie. L’Azerbaïdjan a tout le pétrole ; nous avons toute la broussaille et des grenades. Mais la population du Nagorno-Karabagh défendra jusqu’au bout cette broussaille et ces grenades.

Traduction : © Georges Festa - 02.2017

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