Nouvelles d'Armenie    
 
Ennami

 
décembre 2017

Non sans ironie, Clémenceau remarquait : « Il suffit d’ajouter « militaire » à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire n’est pas la justice, la musique militaire n’est pas la musique. » Au regard de ce qui s’est passé le 17 novembre 2017 en Norvège, à côté de la justice et de la musique, on peut ajouter la diplomatie. En effet, ce jour-là, au cours d’un exercice réunissant tous les pays membres, un officier de l’OTAN, pour représenter les ennemis de l’Occident, a épinglé, entre autres portraits, ceux de Mustapha Kemal Atatürk et de Reccep Tayyip Erdogan. En d’autres termes, il illustrait tout haut ce que ses supérieurs pensent tout bas. Le président Erdogan ne s’y est pas trompé, ordonnant le jour même le retrait des 40 soldats turcs participant à l’exercice. Cela dit, comme nous le rappelions le mois dernier, après son alliance avec la Russie, principal contrepoids de l’OTAN, et de l’Iran sa bête noire, après les multiples accrochages avec les leaders européens, la Turquie fait-elle partie des « amis » des pays occidentaux ou de leurs « ennemis » ?

La question mérite d’autant plus d’être posée que la tension entre Ankara et Washington est encore montée d’un cran ces 30 derniers jours. En effet, après l’affaire des visas, c’est cette fois l’homme d’affaires turco-iranien Reza Zarrab qui est placé sous les verrous dans l’Etat de New-York au chef d’un trafic d’or entre la Turquie et l’Iran, enfreignant ainsi l’embargo décrété par les USA. L’inculpation est d’autant plus délicate qu’en 2013, le même Zarrab avait été arrêté par le Parquet d’Istanbul pour « corruption », impliquant la banque publique Halkbank et son directeur général Süleyman Aslan, chez qui on a trouvé 4,5 millions de dollars en petites coupures. Les investigations ayant conduit tout droit à l’entourage familial et amical du président Erdogan, les enquêteurs ont purement et simplement été limogés et le prévenu relaxé. En Turquie, c’est une tradition.

L’arrestation de Zarrab n’aurait aucun intérêt si, selon les sources américaines, l’intéressé n’était pas décidé à « collaborer », c’est-à-dire, vulgairement parlant, à mouiller le président Erdogan, sa famille, et son gouvernement, transformant ainsi une affaire privée en un affaire d’État, et entraînant, par voie de conséquence, des sanctions envers la Turquie pour avoir enfreint l’embargo, ce qui la placerait de facto au même rang que la Russie, c’est-à-dire des ennemis des USA, donc de l’Occident. Pour un membre éminent de l’OTAN, c’est gênant. Loin de mettre un peu d’eau dans son vin (désalcoolisé, naturellement), le président Erdogan a, au contraire, jeté de l’huile sur le feu en demandant au parquet d’Istanbul d’enquêter sur les deux procureurs qui ont conduit l’enquête sur Zarrab l’an dernier. En un mot, entre les USA et la Turquie les lendemains qui chantent ne sont pas pour demain. Ce serait un moindre mal si, à son tour, l’Arabie Saoudite ne s’en mêlait. Le mois dernier, l’on parlait ici des ambitions d’Ankara sur le leadership sunnite, qu’elle dispute à Ryad.

Pour arrondir les angles, le président Erdogan, en 2016 et 2017, rencontrait à plusieurs reprises le successeur présumé du vieux roi Salmane Ben Abdelaziz, le prince Mohammed Ben Nayef, avec qui il entretenait les relations les plus amicales. Manque de bol, en juin 2017, c’est son cousin germain Mohamed Ben Salman qui monte sur le trône de Ryad. A noter que le nouveau roi est un féroce adversaire de l’Iran et de ses alliés. Et comme la Turquie et l’Iran... (voir plus haut). Ceci n’aurait aucune importance si l’Arabie Saoudite n’était le principal pourvoyeur de crédits de la Turquie. Aussi rien d’étonnant à ce que, depuis la reprise en main de Ben Salmane en septembre, le dollar soit passé de 3,40 livres turques à quasiment 4 livres, soit une perte de valeur de 17.5 % en un mois, avec tout ce que cela entraîne pour les remboursements de sa dette étrangère. Si, par-dessus tout ça, grâce aux révélations de M. Zarrab, les États-Unis décrétaient un embargo commercial, même partiel, envers la Turquie, on peut dire, sans grand danger, qu’Ankara n’est pas sorti de l’auberge.

Tout ceci, donc, pour illustrer qu’en étant, d’un côté, membre de l’OTAN et candidat toujours présent à l’adhésion européenne, et de l’autre, allié de la Russie et de l’Iran, il est difficile de dire que la Turquie est un pays « ami » de l’Occident sans dire qu’elle est en même temps son « ennemi ». Pour décrire cette situation inédite en diplomatie, il convient donc d’inventer un concept nouveau. Nous proposons donc aux experts géopoliticiens d’utiliser dans leurs analyses le concept de « ennami », qui résout l’apparente contradiction de la position turque. Ainsi, par exemple, lorsqu’en avril le président Erdogan présente ses condoléances aux Arméniens pour les « événements » de 1915 et qu’il le nie juste après, on peut dire sans se tromper qu’il a là une attitude « ennamicale ». Et le tour est joué... Il suffisait d’y penser. n

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