Nouvelles d'Armenie    
EDITORIAL
Procès : d’un mal sort un bien


Le verdict du procès en diffamation intenté par Maxime Gauin, pamphlétaire à la solde d’un think tank négationniste turc, contre l’auteur de ces lignes et Monsieur Samuel Tilbian sera rendu le 28 novembre. Mais, quel qu’en soit le résultat, cette initiative aura au moins eu le mérite de mettre en lumière ce « paradoxe national » évoqué par le procureur : la France reconnaît depuis bientôt 17 ans le génocide arménien, mais sa négation n’est pas prise en compte en l’état actuel de son droit. Et c’est ainsi que l’on en vient à ce « renversement des rôles » qualifié d’insupportable par nombre de sommités françaises et les plus grandes figures de la communauté juive qui ont manifesté leur indignation dans une tribune publiée dans Libération le 10 octobre . Est-il en effet acceptable que, 100 ans après le génocide, les légataires de la mémoire des victimes soient trainés sur le banc des accusés et les négationnistes siègent sur celui de l’accusation ? Une configuration choquante, inique, qu’a pourtant rendue possible la censure du Conseil Constitutionnel sur la Loi Boyer en 2012 et sur une partie l’article 173 de la loi Égalité et Citoyenneté en 2016.

On le voit bien : ces décisions qui tiraient argument de l’absence d’un jugement international sur le génocide des Arméniens pour affirmer qu’il n’y avait dès lors pas de base juridique pour en condamner la négation, n’ont fait en réalité qu’ajouter de l’injustice à l’injustice. Elles s’appuient sur un premier déni de justice - l’impunité internationale des bourreaux - pour en permettre un deuxième : la « liberté » d’attenter sans risque de poursuite à la mémoire des victimes. C’est cette sanctuarisation de leur position que les négationnistes voudraient aujourd’hui élargir en tentant d’obtenir de surcroît que l’on ne puisse pas non plus les désigner pour ce qu’ils sont : des sortes de « Faurisson » du génocide arménien. Une comparaison estimée diffamatoire et qui est à l’origine de ce procès. La liberté d’expression, dont ils se réclament pour pouvoir nier impunément le génocide, ne devrait plus avoir cours pour la dénonciation de leur pratique. Les taxer de mystificateurs serait les injurier, eux qui ne se privent pas de qualifier de « faussaires » les plus grands historiens. Avec cette « inversion des rôles », les négationnistes essayent de se faire passer aux yeux de la justice pour des victimes. Alors qu’en réalité, ils ne font que suivre une stratégie qui a été parfaitement définie par Maxime Gauin dans une interview diffusée par l’agence de presse azerbaïdjanaise APA le 20 avril 2015. Le « plaignant » du procès du 17 octobre y disait sans ambages que « seul un combat cohérent pour éliminer radicalement leur présence (ceux qu’il dénonce comme des “nationalistes arméniens” Ndlr) dans la vie politique des pays occidentaux - notamment par des procès pour injure, diffamation, incitation à la haine raciale, ainsi que par un effort sans relâche d’information - permettra de résoudre la “question arménienne”... » .

Une chose est sûre : si nul ne peut prédire l’issue de cette bataille judiciaire, les descendants des victimes ont en tout cas d’ores et déjà gagné la partie sur le plan politique. Ce procès qui leur a été intenté leur a en réalité permis de sortir du faux-plat dans lequel ils se trouvaient depuis la dernière censure du CC. La situation ainsi créée leur a permis d’actualiser leur cause, de dénoncer la situation qui leur est faite, de relancer la question de la pénalisation du négationnisme et de rallier de nombreuses et prestigieuses sympathies. Tout cela a montré que loin d’être isolé, leur combat trouve un écho dans les plus grandes consciences du pays. Mené aux antipodes de la concurrence macabre des victimes, il marque au contraire le franchissement d’un nouveau palier dans leur solidarité. Ce qui constitue en soi un grave échec pour la stratégie de Gauin et de ses sponsors qui s’évertuent en particulier à créer une fracture entre Arméniens et Juifs. C’était l’enjeu de son article paru dans Haaretz en novembre 2014, dans lequel il lançait devant le lectorat israélien une accusation publique d’antisémitisme à l’encontre de l’Arménie. Rimma Varjabédian-Feller (présidente de la communauté juive d’Arménie) avait répondu en temps et en heure à ce brûlot odieux. Trois ans après, l’implication aux côtés de votre humble serviteur des Bernard-Henri Lévy, des Serge Klarsfeld (président de l’association des fils et des filles de déportés), des Francis Kalifat ( président du CRIF), et des Alain Jakubowicz (président de la Licra), entre autres, bouclent la boucle en offrant la meilleure riposte qui soit à cette entreprise générale de haine et de calomnies .

Ara Toranian

Article également parut dans la lettre du CRIF .

mardi 7 novembre 2017,
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