Nouvelles d'Armenie    
Edito
L’arrogance renouvelée de la Turquie


Chassez le naturel, il revient au galop. L’opération « risettes tous azimuts » de la diplomatie turque, et son slogan « zéro problème avec les voisins » n’auront réussi qu’un temps à sauver les apparences d’une réalité politique bien moins souriante. La nature profonde d’un Etat toujours en proie à ses vieux démons nationalistes est en effet en train de refaire surface à la faveur -faut-il s’en étonner ?- de la question arménienne. Les déclarations fin juillet du ministre des Affaires étrangères, Ahmet Tavitoglu, qui à l’instar de ses maîtres Erdogan et Gul confirment l’intention de la Turquie de subordonner l’ouverture de la frontière avec l’Arménie au règlement du conflit du Karabagh, font voler en éclats les professions de foi creuses et mielleuses sur sa volonté affichée de « dialogue » et de « réconciliation » avec les Arméniens. Et elles donnent la juste mesure du positionnement agressif d’Ankara qui perdure à leurs endroit. Une constante qui n’a au fond jamais vraiment faibli. Et qui ne changera qu’au jour où l’Etat turc commencera par reconnaître le génocide des Arméniens et s’engagera dans un processus de justice à leur égard. On en est loin.

En fait, contrairement à ce qu’on pourrait déduire de ses aspirations européennes revendiquées, la Turquie n’a toujours pas la maturité démocratique suffisante pour rompre avec son passé criminel et amorcer un réel tournant avec les Arméniens. Cette attitude heurte jusqu’à ses plus proches amis. Pierre Lellouche, ministre français des Affaires européennes, s’en désespérait publiquement dans une interview accordée à l’Express à la mi-juillet. Il y déclarait que le peu d’évolution d’Ankara durant ces cinq dernières années, notamment sur le dossier arménien, l’avait finalement amené à se positionner contre l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Et ce, contrairement à toutes ses positions précédentes.

La Turquie a longtemps cru qu’il suffisait de miser sur l’habilitée traditionnelle de sa diplomatie, dont les « exploits » sont facilités par sa situation géographique en bordure de l’Occident, pour tromper son monde, en particulier sur la réalité du génocide. Le mouvement international de reconnaissance du crime, qui a connu une brusque accélération au début du siècle, aurait dû l’inciter à modifier sa focale sur la question pour enfin l’appréhender au fond. Au lieu de quoi elle a essentiellement cherché à gérer superficiellement l’affaire par une propagande négationniste et des manœuvres dilatoires, non à la résoudre, non à changer de cap, non à aller de l’avant.

Le parallèle qu’elle tente d’établir entre la levée du blocus sur l’Arménie et le règlement du conflit du Karabagh est assez significatif de la stérilité générale de son approche. Au lieu, comme le lui demandait on ne peut plus modérément l’Arménie, de sérier les problèmes et d’ouvrir des relations sans condition préalable, elle met sur le tapis la question du Karabagh, de l’Azerbaïdjan et de la solidarité panturque. Cette mise en équation pourrait cependant en appeler une autre du côté d’Erevan : selon la même logique, pourquoi en effet l’Arménie ne conditionnerait-elle pas à son tour toute concession à Bakou à la réalisation des droits des victimes du génocide de 1915 en Turquie et la libération des territoires arméniens historiques occupés par cet Etat ? A ce petit jeu de la globalisation, qui fait ressurgir l’ensemble de la problématique turco-arménienne, il n’est pas sûr qu’Ankara ou Bakou sortent ni grandi, ni gagnant.

Les dirigeants turcs actuels qui avaient laissé miroiter la possibilité d’une rupture avec le kémalo-fascisme, via un islamisme politique modéré et tolérant, sont en train de rater leur rendez-vous avec l’histoire. Analysant la diplomatie du football initié par l’Arménie comme une preuve de faiblesse à tout égard, ils se sont sentis pousser des ailes pour redoubler dans l’arrogance et les provocations publiques. Ainsi les petites phrases assassines d’Erdogan déclarant à Londres, avant le 24 avril qu’ « il n’y a jamais eu de génocide arménien et que la Turquie ne reconnaîtrait pas ce qui n’a pas existé ». Et ce, sans compter, toujours au nom de la solidarité « panturque », la dénonciation le 10 juillet d’ « une forme de génocide », pour condamner la répression ayant provoqué la mort de deux cents opposants ouïgours dans la région du Xinjiang en Chine. Il est pourtant certains mots que les dirigeants turcs, qui en avaient fait également usage à propos du bombardement de Gaza comparé aussi à un génocide par le même Erdogan, seraient inspirés de manier avec des pincettes. A moins qu’ils s’estiment légitimes de parler es-qualité de la chose, au nom sans doute de l’autorité que leur confère l’expérience de sa pratique sur les Arméniens...

Mais l’arrogance de l’Etat turc, traditionnellement encouragée par la lâcheté internationale à son égard, semble encore de mise pour longtemps. Barack Obama, premier allié et bailleur de fonds de la Turquie, avait les moyens de la ramener à de meilleurs sentiments en réalisant sa promesse de reconnaître en tant que président des Etats-Unis, clairement et sans ambiguïté, le génocide des Arméniens. Mais face aux grondements d’Ankara, il hésite à franchir le rubicond. Quant à la ville de Paris, elle s’apprête au motif de la saison turque, à peindre la tour Eiffel aux couleurs du drapeau sanglant de cet état. Faut-il s’étonner ensuite de l’arrogance renouvelée du nationalisme turc et de ses répercussions négatives sur les processus d’apaisement dans la région ?

Ara Toranian

lundi 3 août 2009,
Ara ©armenews.com


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