Nouvelles d'Armenie    
GENOCIDE
Journal de prison d’Abraham Séklémian, fondateur d’Asbarez


Journal de prison d’Abraham Séklémian, fondateur d’Asbarez Asbarez (Little Armenia, CA), 22.04.2017

Note de l’Editeur : Vingt ans avant de rejoindre six de ses confrères, animés d’une même passion, à Fresno pour y créer Asbarez en 1908, Abraham Séklémian, premier éditeur du journal, vécut une expérience pénible de prisonnier à Garin (Erzerum), d’avril 1888 à mai 1889, lorsque les soldats ottomans, sur ordre direct du sultan Abdülhamid II, commencèrent à rafler les Arméniens et à les envoyer en prison, prélude aux massacres d’Arméniens de la fin du 19ème siècle, qui servirent d’avant-projet à la planification et à la mise en œuvre du génocide arménien.

L’automne dernier, Asbarez fut contacté par l’arrière-petite-fille d’Abraham, Leigh, qui a retrouvé des exemplaires des mémoires d’Abraham traduits en anglais par le père de Leigh, Robert. En collaborant avec Leigh et son associé, Jon Miklos, nous nous sommes procuré une partie de ses mémoires, dont nous publions un extrait à l’occasion de notre édition spéciale 24 Avril.

Asbarez agira avec Leigh Seklemian pour s’assurer que ses archives soient préservées et ses mémoires publiés. L’extrait qui suit a trait aux premiers jours d’Abraham Séklémian en prison.


Arrestation et emprisonnement

19 avril 1888 : Il est midi moins une heure, je fais cours comme d’habitude, lorsque soudain la police turque entre et me place sous arrestation. Je dis à mes élèves d’être patients et d’attendre mon retour - qu’il faut que je règle quelques affaires.

C’était juste avant les grands massacres d’Arméniens. La persécution des chrétiens venait juste de commencer. J’étais destiné à en être une des premières victimes.

Je suis emmené dans le bureau du tadakhaz (procureur général), où je suis interrogé et interrogé à nouveau, cuisiné durant trois heures et demie au sujet de ma participation à un soi-disant complot contre le gouvernement “paternel“ du sultan. Puis je suis conduit à la prison de Terskhaneh.

Le poste de garde est situé sur le toit en terre qui surplombe l’entrée principale de la prison, attenante au bureau du directeur. C’est là que je suis détenu quelque temps, pendant qu’ils décident quelle cellule je dois occuper. Le directeur m’ordonne que je lui remette tous les papiers que j’ai sur moi. Il s’agit de cinq ou six lettres que j’ai reçues de mon frère en Amérique et de ma fiancée à Adapazar. Documents que je lui remets bien volontiers. Or, j’ai écrit à mon frère une lettre ce matin-là, que je pensais lui envoyer le soir même. Je ne la lui remets pas, car j’y mentionne brièvement les sinistres évènements, ce qui peut me valoir des ennuis avec les autorités civiles.

J’extrais une photo de Madeleine que je garde dans ma poche, enveloppée dans du papier, en lui disant que c’est celle de ma fiancée.

“Eh bien,“ déclare le directeur avec une politesse feinte. “Si c’est le cas, gardez-la.“ Je suis consterné de découvrir cet adorable portrait déchiré au beau milieu ! J’ignore comment cela est arrivé. Mais, dès cet instant, j’y vois un sinistre présage de mes malheurs à venir.

Je propose au directeur de conserver mon calepin. Il jette un coup d’œil comme pour l’examiner. “Gardez-le,“ me dit-il sur le ton de quelqu’un qui accorderait une grande faveur, puis il se dirige vers la porte.

Je reste là, assis dans la salle de garde sur une mauvaise paillasse, sale et usée. Je commence à avoir faim. En guise de petit déjeuner, j’ai eu un morceau de pain et deux tasses de café au lait. Je n’ai rien eu depuis, mis à part trois demi-tasses de café noir quand j’ai été interrogé dans les bureaux du tadakhaz. Je demande au brigadier d’envoyer un coursier et que de la nourriture me soit envoyée de mon école. Ce qu’il fait de suite, mais de mauvaise grâce.

Tout en mangeant mon poulet rôti et mon riz pilaf, je discute avec le brigadier et les gardiens, plaisantant à l’occasion avec eux. Mon arrestation prête apparemment à rire. La discussion s’échauffe. Je ris et fais rire mes interlocuteurs, lorsqu’une voix rude se fait entendre du bureau voisin, maudissant et réprimandant le petit groupe. C’est le directeur. Chacun devient silencieux et n’ose plus me parler. Je commence alors à réaliser que je ne suis plus libre et que la situation n’est pas normale. Je suis arrêté en tant qu’agitateur révolutionnaire, donc classé comme un criminel de la pire espèce et non autorisé à communiquer avec quiconque.

Une sensation d’abattement m’envahit alors. Je m’étends sur ma paillasse sans pouvoir dormir.

Je saisis alors une chaise près de la fenêtre d’où je peux voir la cour de la prison ceinte de hauts murs. Des groupes de prisonniers s’y promènent de long en large. La plupart d’entre eux sont des Kurdes, portant chacun une paire de sandales en bois, des pantalons bouffants et rustiques, un gilet à longs poils, une longue culah (coiffe de feutre épais) entourée d’un grand turban en calicot, qui leur donnent un air à la fois sinistre et horrible.

Je ne puis m’empêcher de songer aux crimes que ces hommes ont commis ! Combien de jeunes Arméniens ont-ils massacré ? Combien de jeunes chrétiennes et de jeunes mariées ont-ils enlevé ? Combien de maisons ont-ils dévasté ? Voilà quels sont les membres de ces hordes terrifiantes de brigands, dont nous entendons parler de temps à autre. Deux mois plus tôt, 13 garçons arméniens ont été atrocement massacrés. Combien de champs de céréales ont-ils incendié, réduisant en cendres le gagne-pain de pauvres fermiers ? Combien de troupeaux ont-ils enlevé la nuit, tuant leurs propriétaires qui résistaient, pillant les maisons et s’emparant des femmes ? Des villages entiers dévastés, des populations entières exterminées !

Pas une montagne, pas une plaine, pas une rivière, pas un ruisseau dans toute la région entourant notre vénérable Ararat, qui n’aient été teintés du sang innocent que ces sauvages ont versé !

Mais ces criminels n’ont pas été amenés ici pour ces crimes. Jamais ils n’auraient été arrêtés et jetés en prison pour avoir volé ou tué des chrétiens, si leur insolence et leur impudence ne les avaient pas amenés à nuire aux Turcs eux-mêmes.

Que le Ciel me vienne en aide ! Me voilà arrêté, emprisonné avec ces égorgeurs, regardé comme un criminel à leur image. Mon dieu ! Mon dieu ! Qui aurait cru que cela puisse m’arriver ? Non ! Non ! C’est impossible ! C’est sûr, ils ne me garderont pas longtemps ! Ils vont me relâcher bientôt !

Je suis plongé dans ces réflexions quand, soudain, je sens quelqu’un me taper sur l’épaule. Je me retourne et découvre un homme de petite taille, mince, se tenant devant moi, à la peau très mate. C’est un Turc de la pire espèce, au visage le plus laid, les sourcils froncés, que j’aie jamais vu. J’appris ensuite qu’il s’agissait de Mehmet Agha, le directeur adjoint et surintendant d’Arka-Kalluk, prison de courte durée.

“Suis-moi !“ me dit-il d’une voix impérieuse. J’obéis. Nous passons au-dessus du toit plat recouvert de terre où des zaptiehs (gardiens) patrouillent et nous arrivons à l’autre côté du bâtiment. Là, nous descendons par une petite échelle fragile et nous nous arrêtons devant une porte basse et peu ragoûtante.

“Entre !“ m’ordonne Mehmed Agha, ouvrant grand la porte. J’entre. C’est une sombre cellule au plafond bas. Le sol est jonché d’ordures. Le long des murs, le gardien a entassé des nattes en paille.

“Voilà ta cellule !“ me dit-il. Puis il se met à examiner mes poches, en me lançant : “Fais voir ce que tu as !“

Il prend ma sacoche, mon couteau de poche et la photo de Madeleine, que le directeur a eu la gentillesse de ne pas prendre. J’ai la chance de dissimuler la lettre à mon frère que je n’ai pas envoyée. Dès qu’il sort, je la plie en quatre et la glisse dans la doublure de ma poche. Il revient bientôt et me rend ma sacoche et ma montre.

“Tu peux les garder,“ me dit-il, examinant à nouveau méticuleusement mes poches. Cette fois, il prend mon calepin et quelques rebuts de papier brouillon que je garde sur moi en cas d’urgence. Mais il m’autorise à conserver un crayon (qui me sera très utile par la suite) et deux clés appartenant à l’école, l’une de la porte d’entrée, l’autre de ma classe.

Suite à cette troisième inspection, Mehmed Agha sort en me claquant la porte au nez. Je reste assis là dans un coin de cette sombre cellule humide, qui va devenir mon logement pour une durée inconnue. L’endroit sent la prison - c’est une prison ! Je suis on ne peut plus découragé, malheureux. L’isolement dans cet endroit horrible m’écrase de tout son poids. Désormais, pour la première fois, je commence à réaliser ce que la prison signifie.

Une demie heure après environ, Mehmed apparaît à nouveau pour me rendre la photo de ma fiancée. Je lui demande où il l’a prise. Il me répond laconiquement qu’il l’avait remise au tadakhaz (le responsable qui a ordonné mon arrestation et qui est mon inspecteur en chef). Je déduis de cette courte réponse que mes autres affaires sont conservées pour un examen ultérieur et que seul ce portrait m’est rendu car inoffensif. Malheureuse ! Si Madeleine savait où je l’emmène, qui sait combien de larmes elle verserait !

Je déplie la photo pour l’examiner. Elle est endommagée au beau milieu. Les extrémités sont totalement déchirées. Et de fait, peut-il y avoir un lieu plus approprié ? N’est-ce pas le signe suffisant qu’elle souffre avec moi ? Pleure, pleure, malheureuse ! Mais, peut-être, Madeleine fait-elle de beaux rêves, bâtissant de magnifiques châteaux imaginaires pour notre bonheur à venir ?

Je lui ai écrit dans l’une de mes dernières lettres que je désire me marier l’été prochain et que je l’ai “pratiquement décidé.“ Elle m’a répondu dans sa dernière lettre qu’elle veut effacer le mot “pratiquement“ dans ma lettre, et ne retenir que “décidé.“ Quel bonheur ! Toi, si cruellement insaisissable ! Existes-tu vraiment dans ce monde infortuné ?

Traduction : © Georges Festa - 06.2017

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http://armeniantrends.blogspot.fr/2017/07/journal-de-prison-dabraham-seklemian.html

jeudi 7 décembre 2017,
Stéphane ©armenews.com


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