Nouvelles d'Armenie    
EDITORIAL
Schanth Vosguéritchian : « l’étranger »


Ubi liberatas, ibi patria. Là où est la liberté, là est ma patrie. Pour Schanth Vosgueritchian, l’Arménie actuelle ne rime pas avec liberté. Ce sympathisant de l’opposition radicale, le chante sur tous les tons. Et comme pour lui donner raison, les autorités l’ont arbitrairement déclaré persona non grata en Arménie. Cet Arménien de France est la figure de proue de Renaissance arménienne, un « mouvement populaire » qui vise « à maximiser la participation de la diaspora dans le développement de l’Arménie », selon les termes de son compte Facebook. Une force qui soutient « les mouvements civiques et de réformes en Arménie », ou autrement dit, les groupes qui « tapent sur le système » et jouent avec ses nerfs... D’où l’irritation du gouvernement à l’égard de ce leader « contestataire » qui organise épisodiquement des rassemblements devant l’ambassade d’Arménie à Paris. Une attitude qui n’en fait pas un objet de « désir » pour le pouvoir. Est-il bien démocratique pour autant de le déclarer « indésirable » dans le pays ?

En le refoulant à son arrivée en Arménie le 21 mai 2015, sans lui donner la moindre explication, les autorités arméniennes se sont sans doute faites plaisir. Mais ce faisant, elles se sont mises en difficultés, à plusieurs niveaux. Sur le plan légal, cette mesure les met en délicatesse avec la Convention européenne des droits de l’Homme, qui garantit le respect de la liberté d’opinion, ainsi qu’avec la constitution arménienne, qui stipule que chacun a droit à une protection judiciaire efficace pour ses droits et libertés. Le procès qui aura lieu devant le tribunal administratif le 2 mars prochain à Erevan, jugera de la validité des motifs de ce refoulement qui ont été révélé le 4 août dernier par le Service de la Sécurité nationale dans ces termes : « Schanth Voskeritchian figure dans une base de données des étrangers considérés comme indésirables ». Une explication quelque peu tautologique, qui peine à convaincre de sa neutralité politique.

Il ne s’agit certes pas de contester à l’Arménie, en tant qu’État souverain, la possibilité de réguler les entrées des « étrangers » sur son territoire. Mais en l’occurrence, l’application de cette notion d’« étranger » à un Arménien patenté, revendiqué et militant, ne met-elle pas en cause le droit du sang versé, sacralisé par le génocide, et censé établir une relation particulière entre les membres de la diaspora et la mère patrie ? Ne représente-t-elle pas une offense à l’histoire, dont se réclame d’ailleurs la constitution arménienne et ne contredit-elle pas la politique d’union avec la diaspora, soit les deux tiers de la nation, symbolisée par la création d’un ministère qui porte son nom ? Ne risque-t-elle pas d’apparaître de surcroît, comme une atteinte à la liberté d’expression des Arméniens dispersés aux quatre vents ? Nombre d’organisations de défense des droits de l’homme ont dénoncé cette mesure. Le Conseil d’administration parisien du CCAF a posé la question suivante dans une lettre ouverte adressée à Serge Sarkissian : les communautés arméniennes, en particulier dans leurs composantes militantes, devront-elles désormais pratiquer l’autocensure pour avoir accès au pays ?

Vielle nation, mais jeune État qui fait l’apprentissage de la démocratie depuis 25 ans seulement, l’Arménie peut certes parfois déraper, commettre des erreurs. Mais elle a surtout le devoir de progresser, en particulier dans des domaines aussi sensibles et symboliques que les libertés ou les relations avec la diaspora. Tout comme cette dernière doit éviter les jugements péremptoires ou les accusations à l’emporte-pièce à l’égard d’un état qui sur bien des plans ne peut prétendre supporter la comparaison avec les riches nations occidentales qui ont, dans la colonne actif de leur bilan (pour faire l’impasse sur leur “passif“), deux cents ans de régime parlementaire.

De la même manière, en ces temps troubles aux relents de guerre froide plus ou moins déclarée, les forces qui veulent faire avancer le pays sur la voie de l’état de droit ont tout intérêt à faire l’effort politique de sérier les problèmes et circonscrire leurs objectifs, si elles ne veulent pas prêter le flanc aux accusations de manipulations extérieures. La magnifique jeunesse qui a organisé l’an passé le mouvement « Non au pillage » contre la hausse du prix de l’éléctricité a été en ce sens bien inspirée d’ajouter immédiatement qu’elle n’avait pas pour objectif de reproduire un Maidan (en référence à la sédition ukrainienne) à Erevan, ni de faire une révolution. C’est un luxe que l’on ne peut se permettre (pas plus que celui de l’immobilisme).

Le 12 février dernier, devant les représentants des pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et des administrations locales, le président Sarkissian s’est lancé dans un vibrant plaidoyer en faveur de la démocratie. L’affaire Schanth Vosguéritchian devrait permettre de se faire très vite une idée de la portée de ses intentions re-proclamées. D’autant plus qu’elle intervient dans un contexte très particulier. Un parti de la diaspora, la FRA, dont des membres ont été eux-mêmes interdits de séjour au début de l’indépendance (comme quoi les « méchants » d’un jour peuvent devenir les « gentils » du lendemain), ne vient-il pas de s’engager dans le gouvernement, au motif de faire bouger les choses dans le bon sens ? La levée de la mesure discriminatoire touchant Schanth Vosguéritchian, devrait là aussi faire figure de test du moins quant à la pertinence pratique, en terme d’efficacité, de ce choix risqué.

Ara Toranian

vendredi 26 février 2016,
Ara ©armenews.com


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