ela dit, pourquoi les
Arméniens, présents sur ces terres depuis plusieurs millénaires, n´auraient-ils
pas eu droit à un état alors que les Turcs s´y étaient installés depuis
moins d´un millénaire et étaient minoritaires dans une importante partie des six
vilayets : les Arabes ottomans ont bien obtenu, à la fi n de la Première Guerre mondiale,
des états sur leurs territoires ! Il fallait alors remonter plus loin, et refaire l´histoire
depuis l´antiquité.C´était le but de Kemal en créant, au début
des années 30, la Société turque d´Histoire, chargée de vulgariser
la « thèse turque de l´histoire » : les Turcs auraient de tout temps été
les habitants indigènes de l´Anatolie. On remonte alors aux Hittites, indo-européens
comme chacun sait, qui auraient été les ancêtres des Turcs, pourtant non
indo-européens. Quant aux Arméniens, il ne s´agirait là que d´une vague
peuplade arrivée plus tard, on ne sait trop quand, sans territoire et sans passé.
Déjà, commentant une note du bolchévique Tchitchérine (3 juin 1920) qui
tentait de poser le retour des réfugiés arméniens comme condition du traité
soviéto-kémaliste, Karabekir affirmait cyniquement : « En Turquie, il n´y a jamais
eu ni Arménie ni territoire habité par les Arméniens ».
Célèbre centre culturel arménien sur la rive sud du lac
de Van, le couvent de Narek, ici en 1904, fut totalement détruit en 1915
Après avoir réussi à éliminer la
présence physique des Arméniens, il fallait donc éradiquer leur souvenir. Il
s´agit d´un véritable génocide blanc, auquel se prêtent trop souvent
les instances internationales. La documentation touristique offi cielle turque publiée en 2002
est à cet égard édifiante. Ainsi, dans la brochure La Région de l´Est
de l´Anatolie, un territoire marqué par trois millénaires de présence
arménienne ininterrompue jusqu´aux années 1920, les mots « Arménie »
et « arménien » sont totalement absents. On y lit qu´à Kars
« l´architecture de l´église des Apôtres (Xº siècle)
révèle un curieux mélange d´influences » et que dans le lac de Van
« se trouve sur l´île d´Akdamar une église (Xº siècle) dont les murs
extérieurs sont richement décorés de scènes et de personnages de l´Ancien
Testament ».
Ces deux merveilleux témoins d´une période de splendeur des royautés
arméniennes sont ainsi « dénationalisés », de même que la fameuse
capitale arménienne Ani, la « ville aux mille et une églises », simplement
qualifiée de « cité médiévale ». Si on veut en savoir plus en
ouvrant la carte touristique officielle de Turquie, on apprend que Ocaklý, nom turc d´Ani,
est un centre touristique « romain, byzantin, turc », et Akdamar « byzantin ». Il
était d´ailleurs impossible de leur attribuer leur véritable qualificatif,
« arménien », car ce mot ne figure pas dans la liste, donnée en légende,
des treize « civilisations anatoliennes »