es états-Unis ne sont
entrés en guerre contre les puissances centrales qu´en avril
1917, ils avaient donc jusque-là eux aussi des représentants
diplomatiques dans l´Empire ottoman. Leur ambassadeur Morgenthau a
laissé des Mémoires, rapportant ses efforts désespérés
pour arrêter le processus : son pays étant neutre dans le conflit,
il n´avait pas à ménager les autorités dans cette
affaire interne. Talaat lui confirma que les déportations étaient
« le résultat de longues et sérieuses délibérations ».
Plus tard, il lui déclara : « Nous avons déjà quidé
la situation des trois quarts des Arméniens (...). Nous ne voulons plus voir
d´Arméniens en Anatolie, ils peuvent vivre dans le désert,
mais nulle part ailleurs ». Les entretiens de Morgenthauavec Enver sont tout
à fait concordants.
Le fait que Morgenthau ne cache pas ses sympathies pour les persécutés
n´enlève rien à la valeur de son témoignage. Plus explicite
encore est le rapport du consul américain à Kharpout, récemment
retrouvé dans les Archives du Département d´état et publié
sous le titre The Slaughterhouse Province, c´est-à-dire « La province
abattoir ». Située au coeur de l´Asie Mineure, Kharpout était
un des noeuds essentiels du réseau de déportation, et Leslie Davis y fut
consul américain à partir du printemps 1914, seul diplomate neutre en
pleine Anatolie. Davis ressentait plutôt de l´antipathie envers les Arméniens,
les descriptions de son rapport n´en sont que plus décisives. Les dizaines
de milliers de cadavres entassés près du lac voisin traduisent bien le rôle
d´abattoir : les déportés y étaient conduits comme des bestiaux,
surtout depuis la mer Noire.
Dès le 30 juin 1915, Davis écrivit à Morgenthau, au sujet de la
déportation : « Elle signifie une mort progressive et peut-être plus
horrible pour presque tous. Je ne crois pas qu´il puisse en survivre un sur cent,
peut-être même pas un sur mille ». Le 11 juillet : « On les a simplement
arrêtés et tués dans le cadre d´un plan général
d´extermination de la race arménienne ». Le 24 juillet, encore :
« Ce n´est pas un secret que le plan prévu consistait à
détruire la race arménienne en tant que race ». Les photographies
prises par Davis ont, elles aussi, été retrouvées.